Lettre à ma soeur voilée

Ca fait un moment que je veux t’écrire. Tout le monde parle de toi, je te croise dans la rue, je te salue à certaines réunions de famille, je te lis, je t’écoute et ça provoque tout un remue-ménage à l’intérieur. Alors je me suis dit, vas-y, lance-toi, écris-lui, parle-lui.

Je voulais commencer ma lettre comme ça : « Mon amie, ma sœur ». Mais, ça sonne faux. Tu es ma sœur parce que nous faisons partie de la même famille humaine. Or tu sais ce qu’on dit : on ne choisit pas sa famille. Alors que ses amis, si.

Je sais, c’est pas sympa. D’emblée, comme ça, décider qu’on ne serait pas potes. J’avoue que je me sens un peu nulle. Je laisse ce voile faire écran entre toi et moi. En même temps, c’est toi qui le portes, ce bout de tissu, et sans doute te fiches-tu d’apparaître avenante à mes yeux, comme tu te contrefous de sentir le vent caresser tes cheveux. Pourtant, je t’assure, j’aimerais avoir la même ouverture d’esprit que cette jeune punk. Il faut croire que je ne suis pas assez « no future » dans l’âme…

Peut-être suis-je trop rancunière…

Tu sais, je suis indienne par le sang. Imagine le truc : une enfant qui grandit sur une île, au sein d’ une communauté originaire d’Inde (communauté convertie à l’islam chiite certes, mais indienne avant tout, à l’époque). Y’a plein de couleurs partout, les femmes sont en sari, dieu qu’elles sont belles, ça donne envie de devenir femme à son tour. Les réunions de famille, les mariages sont un enchantement : ça rit, ça chante, ça danse, ça vit, quel bonheur, quels souvenirs ! Et puis un mollah débarque d’on ne sait où, de Tanzanie, du Pakistan… Et puis un autre comme lui, et des tas d’autres encore, les uns après les autres. Il portent la barbe drue et l’air sévère. Il disent qu’il faut plaire à Dieu sans poser de questions et craindre son châtiment. Ils disent « faites-ci » et « ne faites pas ça », et te voilà, voilée, devant moi. Et tu te multiplies, tu te dupliques, à la mosquée, au lycée, tu demandes des dérogations pour ne pas faire de sport, tu veux passer ton permis mais seulement si le moniteur est une monitrice, et tout d’un coup c’est le silence, plus de musique, plus de chants autres que religieux, plus de danse, je m’emmerde à mourir et j’ai peur de ce qu’on devient à cause de toi alors je m’en vais. Je m’en vais recréer mes propres cercles de danse, de rires et de liberté. Cette liberté là ne sent plus l’encens mais la bougie d’intérieur, elle n’a plus le goût du tchai-samossas mais celui du café-croissant. Le moment où tu as déboulé dans ma vie a coïncidé avec la perte de tant de choses qui m’étaient chères, tu comprendras que je t’en veuille.

Evidemment, je ne vais pas pour autant te refuser le droit d’exister telle que tu es. Grâce à toi, la valeur qui m’est la plus chère au monde – plus chère encore que tout ce que j’ai perdu – est la liberté. Comment pourrais-je, dès lors, t’en priver? Porte-le donc, ce voile, tu en as le droit et c’est un droit que je défendrai, tant que tu seras majeure et vaccinée, tant que tu m’autoriseras à voir ton visage, à plonger mon regard dans le tien, et, ce faisant, à accéder à ton humanité. Et toi, dis-moi, s’il me prend l’envie m’installer en Afghanistan, au Pakistan, en Iran, en Palestine, en Syrie ou dans n’importe quel pays à majorité musulmane, d’en demander la nationalité et de l’obtenir, le défendras-tu, mon droit à me balader tête, épaules et jambes nues ? De moi-même je ne me permettrai rien de tel, parce qu’on m’a appris qu’il faut savoir respecter un minimum les us et coutumes des pays dans lesquels on vit, pour quelques années comme pour la vie. Mais vraiment, j’aimerais savoir comment tu réagirais, si jamais…

Je défendrai tes droits, donc, et je t’accepterai telle que tu es, mais ne me demande pas davantage je t’en prie. Parfois tu sembles vouloir provoquer et ça me fait sourire parce que je me dis que tu traverses ta crise d’ado et que ça va passer. Mais d’autres fois tu as l’air de chercher l’assentiment, l’approbation, on sent que comme tout le monde tu as envie qu’on t’aime mais je suis désolée, j’ai beau essayer, je n’y arrive pas, j’oscille juste entre colère, incompréhesion, tristesse et abattement.

Tu affirmes que ton voile est un instrument de liberté. Je me souviens de ce reportage où j’ai en effet appris que dans certains pays, depuis que le voile s’est généralisé, les femmes peuvent enfin sortir de chez elles seules, parler avec un homme en public, faire de longues études. Tant mieux pour elles. Je les encourage à porter ce voile si c’est pour elles le seul moyen de réussir à sortir, à étudier, à flirter, à se marier avec leur amoureux ou à rester célibataire si elles le souhaitent, à occuper des postes à responsabilité, à prendre la place qui leur revient de droit. Je les y encouragerai, oui, en espérant qu’un fois l’égalité atteinte, elles brûleront leur voile comme d’autres avant elles ont brûlé leurs soutiens-gorge. Mais ici ma chérie, je te l’assure, il n’est nul besoin de se couvrir la tête pour accéder à la liberté.

Passons maintenant aux choses sérieuses.

Si tu me dis que tu te voiles parce que c’est ce que veut Allah (sachant qu’à ce sujet les avis divergent) et qu’on ne remet PAS en question ce que dit Allah, je crains que le dialogue soit tout simplement impossible. Tu vois, si j’avais été à la place d’Abraham par exemple, je n’aurais pas obéi à Dieu me demandant de sacrifier mon fils. Je serais d’ailleurs curieuse de savoir ce qui se serait passé si Abraham avait désobéi (y’a un bon scénar là, si jamais quelqu’un est intéressé…). Je ne crois pas en un Dieu qui ordonne et punisse, je crois au questionnement, à la recherche, au doute, au libre arbitre. Et je crois que c’est insulter ton Dieu que ne pas utiliser l’intelligence qu’il t’a donnée pour remettre en question ce qu’ « on » te présente comme étant ses propos (et d’ailleurs, qui est ce « on », hein, une bande de mecs flippés depuis la nuit des temps ? Tiens donc, comme c’est bizarre !).

Si tu me dis que tu te voiles parce qu’Allah te demande d’être modeste, discrète et pudique et qu’en même temps tu t’habilles à la dernière mode islamic chic, avec des couleurs chatoyantes et un maquillage du meilleur effet, laisse-moi rigoler. En te faisant jolie, tu es consciente qu’on va te regarder non ? Et tu vas le gérer comment, ce regard sur toi, avec modestie ? Allons, suffit, plus de maquillage, pas assez modeste, ça, le maquillage. Mais j’y pense, si tu enfilais directement une burqa, tu serais assurée d’être PARFAITEMENT modeste et discrète et pudique comme-il-faut non ? Eh bien alors, qu’attends-tu ? Ah non, c’est juste culturel, c’est pas pour faire ta mijaurée ? Alors là je me tais, au temps pour moi.

Si tu me dis que le port du voile est un acte de résistance face aux diktats de la mode et des magazines qui ne cherchent finalement qu’à te faire consommer, ne t’en fais pas Dolce & Gabbana, Uniqlo, Marks & Spencer et même Rihanna – qui d’habitude est plus recouverte de nudité que de tissu – réussiront à te faire lâcher ta thune, même si tes cheveux sont cachés, même si ton corps est invisible. Demande un peu aux princesses saoudiennes, elles te raconteront. #burqaswag meuf.

Si tu me dis que le voile te protège de la lubricité des hommes, qu’avec lui tu cesses enfin de te sentir traitée comme de la viande, je peux te comprendre, mais je trouve vraiment incompréhensible ta façon de réagir. C’est EUX le problème et c’est TOI qui es obligée de te contraindre ??? Tu trouves ça juste ? On pourrait peut-être imaginer d’autres solutions? Leur imposer le port de lunettes rendant floue toute forme féminine, comme chez les ultraorthodoxes juifs ? Les forcer à se crever les yeux comme eux forcent certaines à se voiler? Et quand bien même, crois-tu vraiment qu’en te soustrayant à leur regard tu te préserves de leur désir ? Allez, tape « femme voilée + sexe » sur google et tu auras ta réponse, ma jolie. Que faire alors ? Les castrer chimiquement ? Les lobotomiser ? Un peu glauque non ? Le genre d’extrémité à laquelle on arrive quand on a totalement perdu foi en l’autre, quand on ne voit plus que « ça » dans ses yeux. Le voile n’est-il pas le plus amer des remèdes à tes maux ? La pire des solutions de facilité ? Sois forte ma belle, bas-toi pour changer le regard des hommes, et ton regard sur eux.. Je sais pas moi, commence une thérapie, milite au sein d’assos anti-sexistes, éduque tes fils à aimer et respecter les femmes. Mais par pitié, n’empêche pas le vent de soulever tes mèches rebelles ni le soleil de caresser tes belles boucles parce que le monde est plein de gros bourrins. C’est leur accorder trop de pouvoir, aux gros bourrins.

Voilà, je crois bien que je t’ai écrit tout ce que j’avais sur le cœur.

Ah, une dernière chose avant de te quitter… L’autre jour je suis tombée sur cette affiche qui m’a fait beaucoup réfléchir.

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J’ai compris que j’avais cette tendance à vouloir à tout prix la liberté pour toutes et tous, et que c’était une erreur. La liberté ne s’impose pas, elle se conquiert, c’est une lutte de chaque instant, d’abord et avant tout contre soi-même. Depuis, chaque jour je retourne au combat.  Ca te dit de venir avec moi ?

Les végétariens, végétaliens et autres végans sont-ils des êtres humains comme les autres?

Malaika, de meat lover à végane

Malaika, de meat lover à végane

Il y a encore quelques temps, quand on pensait « végétarien », on visualisait un individu maigre et pâle, aussi glam’ qu’une feuille d’endive. Quelqu’un qui sans aucun doute n’avait jamais aimé la viande, ni aucune des bonnes choses de la vie. Un gros relou en somme… Mais les temps ont bien changé, et je croise sur mon chemin de plus en plus de végétariens/végétaliens/végans pleins de vie, gourmands, sexy, funky. Malaika en fait partie, j’ai eu envie de l’interviewer pour qu’elle me raconte comment, de carnassière pure et dure, elle est devenue une végétarienne puis une végane convaincue.

Tu te présentes en quelques mots?
J’ai 30 ans, un père malgache et une mère espagnole, une soeur. J’ai passé mes premières années à Madagascar pour ensuite m’installer en France où j’ai fait Sciences-po puis une école de commerce. Je suis de retour à Antananarivo depuis quelques mois, où je viens de me lancer dans la création d’un incubateur social.

C’était comment, « avant »?
Dans ma famille on a toujours mangé de la viande ou du poisson à quasiment tous les repas. Moi j’adorais la viande, la moelle, tout! Ma mère m’engueulait même parce que je rongeais les os alors qu’il fallait que j’en laisse pour les chiens! Elle sait faire du foie gras, j’en mangeais au petit dej, j’aimais aussi manger cru : sushis, makis et compagnie, viande crue éthiopienne ou libanaise…

Comment es-tu passée du côté végé de la Force?
Ca a été très progressif… Ca a commencé par le foie gras , il y a une dizaine d’années. J’ai découvert le gavage, je me suis dit que c’était vraiment dégueulasse et qu’il était fini pour moi le temps des tartines de foie gras! Trois-quatre ans après j’ai rencontré des végétariens, qui m’intriguaient un peu : je trouvais ça farfelu. Je suis tombée sur quelques articles sur le sujet, mais tout ça était très éparpillé. Le vrai déclic a eu lieu quand j’ai lu Faut-il manger des animaux, de Jonathan Safran Foer. Ca collait parfaitement à tout un tas de réflexions qui tournaient dans ma tête, je me suis dit que quand je l’aurais terminé je deviendrais végétarienne. Je ne pouvais pas continuer comme avant après avoir appris tout ça, ç’aurait été être malhonnête avec moi-même.

Et pourquoi, donc, es-tu devenue végétarienne?
Au début, mon végétarisme était essentiellement motivé par le bien-être des animaux : l’exploitation animale, l’horreur de l’élevage industriel… Mais à cela s’est ajoutée la prise de conscience de l’impact de l’élevage sur l’environnement, sur le changement climatique. La santé n’entrait pas en ligne de compte. Ce n’est que plus tard que je me suis rendue compte que cette façon de s’alimenter pouvait en plus être bonne pour la santé. J’ai lu quelque part qu’on touche au bonheur quand nos actes sont en accord avec nos pensées et en ce qui me concerne, c’est complètement vrai : je me sens plus heureuse, plus en paix avec moi-même depuis que je suis végane!

Et si les animaux étaient mieux traités, tu les mangerais?
Plus maintenant. Je considère que les animaux ne sont pas sur Terre pour qu’on les exploite. Ca fait donc deux ans que je suis devenue végétalienne et végane, après quatre ans de végétarisme. L’élevage pour la production de lait est lui aussi sans pitié pour les animaux. Il y a plein de débats là-dessus, on se prend parfois la tête avec ma sœur, végétarienne, quand je lui explique pourquoi je ne veux plus consommer de miel, ou quand elle m’explique que si un animal a bien vécu, s’il a gambadé dans la nature et tout, on peut le manger.

C’est compliqué, de changer ainsi radicalement d’alimentation?
Au début  oui, on se rend compte que la viande et le poisson sont au centre de presque tous les repas, et on se dit que se nourrir de légumes c’est pas très marrant. Mais finalement, j’ai découvert un nouveau monde : avant j’aimais bien cuisiner, maintenant j’adore! Il existe des tas de blogs avec des recettes dingues, j’ai découvert des tas d’épices, de graines, de condiments, de combinaisons… Le passage au végétalisme a été plus difficile, j’étais un peu triste parce que j’aimais cuisiner et manger des gâteaux, et que je ne voyais pas comment je pourrais satisfaire ma gourmandise si je supprimais aussi les oeufs, le beurre, le lait… Mais là encore, j’ai découvert la pâtisserie végane, les gâteaux crus et tout un tas de choses que je trouve meilleures que ce que je mangeais avant. Il est possible qu’il y ait une part de psychologique là-dedans, mais je préfère de loin mon alimentation actuelle à celle que je pratiquais avant.

Ton alimentation d’avant ne te manque pas?
Plus du tout aujourd’hui mais quand j’ai arrêté d’acheter de la viande ou du poisson, si. Au début je me disais que je ne mangerais de la – bonne – viande qu’au restaurant, ou quand j’irais chez les gens, ou encore en voyage, pour ne pas passer à côté de cet aspect de la culture locale qu’est la cuisine…  Je faisais donc parfois des « rechutes », après lesquelles je culpabilisais pas mal. Mais au fur et à mesure je me suis désaccoutumée et aujourd’hui j’ai réellement perdu tout intérêt pour toute chair animale. Quand il m’arrive d’en manger malgré tout parce que je n’ai pas le choix, je n’en aime ni le goût, ni la consistance.

Comment a réagi ton entourage?
Au début ça a été difficile. Ma soeur est devenue végétarienne quelques mois avant moi. Mes parents ne comprenaient pas, ils voyaient ça comme une lubie. On avait droit aux remarques du genre « allez, les plantes elles pleurent aussi hein ». Ca a pas mal clashé, notamment parce que j’avais le syndrome des nouveaux convertis : j’avais vu la lumière, je voulais que tout le monde la voie aussi! Du coup j’étais obsédée par ça, limite agressive, insupportable quoi… Je ne comprenais pas comment les gens qui « savaient » pouvaient tranquillement continuer leur vie sans y changer quoi que ce soit. Et puis petit à petit je me suis calmée, je suis passée d’un militantisme vénère à un végétarisme serein. Et le plus fou c’est que c’est au moment où j’ai « lâché » sur le prosélytisme, où je suis devenue plus cool, que les gens autour de moi ont commencé à s’intéresser à ma démarche, à me demander des recettes, des conseils, des adresses… Ils sont passés de réfractaires à sympathisants végétariens! Certains autour de moi le sont aussi devenus. Ils ont découvert qu’être végétarien ne signifie pas passer sa vie à manger des légumes! La société évolue : quand je suis devenue végétarienne, il n’y avait que deux personnes autour de moi qui l’étaient, aujourd’hui j’en connais une dizaine, en quatre ans c’est énorme!  Même ma mère se déclare flexitarienne! Elle a eu un cancer du sein, elle s’est donc beaucoup intéressée au rôle de l’alimentation sur la santé. Elle a changé son comportement alimentaire – pas seulement concernant la viande mais aussi les produits raffinés, le sucre etc.  Et donc aujourd’hui mes parents, qui mangeaient de la viande ou du poisson tous les jours, en consomment une seule fois par semaine, et mon père nous est reconnaissant de lui avoir fait découvrir les bons petits plats végés. Pour eux la motivation est avant tout sanitaire, donc différente de la mienne, mais le résultat est le même, non?

Au restaurant comment ça se passe?
Quand t’es juste végétarien ça va encore, mais pour les végétaliens c’est dur, sauf à faire un repas exclusivement composé de frites… Ceci dit à Paris, il y a de plus en plus de restaurants végés super chouettes, et sinon il y a tous ceux qui proposent de nombreux plats végétariens voire végétaliens, comme les restaurants indiens, éthiopiens, libanais…  Après si je me retrouve dans un lieu où il n’y a pas d’alternative, je ne me laisse pas mourir de faim hein!

Les bonnes adresses végés de Malaika à Paris

Pour aller plus loin…
La santé dans l’assiette
Cowspiracy
Faut-il manger des animaux de Jonatan Safran Foer
180 jours d’Isabelle Sorrente

 

Flex way of Life

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Miss Tic

Je ne sais pas quand ça a commencé, ni d’où exactement c’est venu.
Petite, quand je voyais mes parents balancer leur chewing gum par la fenêtre de la voiture je les engueulais. Je me souviens aussi de mon exaltation, quand j’ai découvert le rébarbatif et lumineux Kant en cours de philo :

« Agis comme si la maxime de ton action devait par ta volonté être érigée en loi de la nature ».

Respecter ça, être toujours cohérente avec moi-même, c’est chaud, j’avoue.
Les fois où je ne le suis pas, c’est que j’agis sans conscience. Je veux dire, sans être « en conscience ». Ou alors qu’il m’est encore trop difficile d’éviter toute dissonance avec moi-même. Dans les deux cas, quand je me retourne sur-moi-même (si vous avez déjà essayé de vous retourner sur vous-même dans la rue, vous savez à quel point c’est difficile), c’est torticolis et mal de crâne garantis.

Depuis maintenant plus d’ un an, j’accompagne chaque geste, chaque pensée d’une telle « conscience » que j’ai parfois l’impression de devenir dinguo, dans mon cerveau c’est guantanamo. A chaque fois que l’eau du robinet coule 5 secondes de trop. A chaque fois que je jette un truc en plastique. A chaque fois que je croise un clodo. A chaque fois que j’ai envie de foutre le feu à la barbe de mes chers amis salafistes du côté de Barbès.

Prenons par exemple mes préoccupations environnementales / sanitaires / touchant au bien-être animal… Il n’y a presque plus de lait à la maison. J’achète encore du beurre et du yaourt (bio) au supermarché, ainsi que du fromage chez l’Auvergnat qui vient chaque semaine au marché, pour toute la mifa. De mon côté j’ai arrêté les yaourts. Quand j’ai envie d’une douceur autre qu’un ou deux carrés de chocolat noir après un repas, je prends un yaourt au soja (poussé en France, le soja). Je sais, tout ça vous fait une belle jambe. Mais attendez, j’y arrive : Quid du pot de yaourt au soja, qui ne peut pas être recyclé? HEIN? Poubelle. Dissonance. Culpabilité. Et ce chocolat? Il a beau être bio et équitable, que je sache le cacao ça ne pousse pas encore en France, et sous l’emballage en carton recyclable, il y a de l’alu (argl, les boues rouges!!!). Bref, je ne m’en sors plus.

Mais si aux yeux de certains j’apparais comme une écolo névrosée, pour d’autres je suis encore une horrible pollueuse. On est toujours le connard de quelqu’un, et l’être humain n’est pas à une contradiction près.

Alors oui, tout ça paraît inextricable. Mais je commence à voir le bout du tunnel, et à gagner en sérénité. Parce que je me dis que personne n’est parfait, et que ce qui compte, ce qui fait avancer les choses, c’est de faire de son mieux. Mais VRAIMENT de son mieux. Ce que j’appelle the Flex Way of Life.

Exemple : je sais que les  végétariens ont raison; et que si chaque être humain sur cette planète arrêtait de consommer de la viande, les problèmes du réchauffement climatique ET de la famine dans le monde seraient réglés. Si vous ne me croyez pas, allez mater Cowspiracy, et on en reparle après. Je ne mange donc plus de viande…Sauf quand je n’ai pas d’autre choix. Flex!

Récemment j’ai lu cet article des Inrocks qui avance que  « le flexitarisme s’affirme comme un agréable compromis : régler son compte à la surconsommation de viande sans pour autant renoncer à ses petits plaisirs ». Traduction : « vous les flexitariens vous êtes des guignols ». Bah non mec, je crois pas, et je ne te permets pas de me juger comme ça. Je suis juste quelqu’un qui essaie de faire de son mieux. Cela ne signifie certainement pas que je vais craquer à la moindre odeur de merguez. En revanche, je dérogerai à ma ligne de conduite pour ne pas être relou chez ceux qui ont la gentillesse de m’inviter à dîner, ou au restaurant, si justement je n’ai pas d’autre choix que l’entrecôte, le poulet rôti, le confit de canard ou le saumon en papillote. Parce que c’est quoi, le message qu’envoie ce genre d’article au fond? Vous devez être parfaits (végétariens ou, mieux végétaliens) et si vous ne l’êtes pas (flexitariens donc), lâchez l’affaire, vous avez tout faux? Jamais quiconque ne réussira à convaincre les non-végétariens d’essayer de changer quoi que ce soit à leurs habitudes avec ce type de discours, bien au contraire, ça ne fera que les conforter dans leur posture. Article contre-productif, donc.

Pour moi, tout ce qui est bon est bon à prendre. Même le flexitarisme des écervelées qui s’y mettent pour perdre du poids. Parce que chaque geste compte, et parce qu’un burger, non consommé, accroche toi-bien, ça représente 2 500 LITRES D’EAU « économisée ». Et je ne te parle pas des émissions de CO2 (une vache qui pète ça produit beaucoup de méthane), de la déforestation, et de tout le reste.

Alors, Flex or not Flex?

Winter is coming…

L’hiver nous est tombé sur la gueule d’un seul coup, et avec lui le Froid, et l’Obscurité. Je n’ai jamais compris pourquoi les manteaux d’hiver sont presque tous noirs. Ne fait-il pas nuit assez tôt, pour qu’on veuille encore, pendant les quelques heures que durent nos jours, assombrir notre horizon ?

Cet hiver le noir est partout et m’oppresse.

Après le 13 novembre, je suis restée cloîtrée chez moi pendant une semaine, à lire,  encore et encore, lire à en perdre le sommeil, à m’en cramer les yeux. Pour essayer de comprendre, pour que la raison l’emporte sur l’émotion. Accrochée à mon fil d’actus, je plongeais chaque jour plus profondément vers les abysses, à la recherche des racines du mal. Ca va aller, je me disais. #NotAfraid, on les emmerde. Je danserai, je rirai, je boirai, j’aimerai, je vous disais. C’était facile, bien au chaud dans mon cocon. Un cocon sans télé, un cocon aux fréquences radio déréglées et tiens, c’est ballot, je sais plus comment fonctionne ce machin, bon ben tant pis hein, on va rester branchés sur Nova et TSF-la-seule-radio-100% jaaazzz.

Et puis il a fallu que je sorte. Je ne pouvais pas ne pas y aller : la soirée, organisée par une amie Canadienne, s’intitulait « FUCK TERRORISM, je deviens Française ». Alors je me suis habillée, coiffée et chaussée comme un petit soldat bleu-blanc-rouge de la paix, de la fête et de l’amour. C’était trop mais c’était ce dont j’avais besoin pour y croire. Et comme une enfant se serait déguisée, je me suis fardée avec outrance.

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J’ai vu ma ville la nuit comme jamais je ne l’avais vue. Un froid glacial que ne parvenaient pas à réchauffer les décorations de Noël, qui brillaient faux, décalé. Des rues et un métro déserts. Oh, il y avait bien quelques terrasses animées, mais les résistants derrières leurs vitres me semblaient si vulnérables que j’en avais la nausée.

Mais ces regards ! Jamais on ne s’est regardés comme ça à Paris, du moins chez les gens de ma génération. Oh, ça tient à pas grand-chose, à quelques fractions de secondes… Mais quelle force dans ces rares instants arrachés à la course du temps! Je te vois. Je te salue. On est en vie. C’est dur en ce moment non? Mais putain qu’est-ce qu’on l’aime cette ville, on se rendait même pas compte à quel point hein ? Tiens bon, ça va aller. Bonne route, prends soin de toi.

C’est vrai que c’est dur. Il y a le deuil et la tristesse. Il y a l’effroi, il y a la colère et parfois la haine. Il y a la peur. Mais je crois qu’on sait très bien ce qui va nous permettre de traverser tout ça : les petites choses, et les grandes.

Rompre une Tradi encore toute chaude, en humer le parfum, en caresser la croûte avant d’y mordre à pleines dents. S’enivrer de musique et de vin. Lire, jamais assez. Parler, trop. Ecrire, sur clavier et sur papier. Chanter, danser, jouer, draguer, râler pour la forme contre tout et son contraire. Tout ça on sait faire. On est parisiens, on est Français, bordel !

Et puis il y a ce qu’on sait faire mais qu’on oublie parfois, ou qu’on a oublié, à force de se laisser porter. Regarder ceux qu’on aime avec les yeux qui brillent et les serrer, fort. Agrandir le cercle de ceux qu’on aime prendre dans ses bras. Rendre grâce, chaque jour, pour le soleil et la pluie, pour les pavés de Paris même s’ils bousillent les talons des filles, pour la vie. Trouver comment, à sa petite échelle, rendre le monde plus accueillant, pour tous. Choisir avec détermination la joie, le courage, l’amour. L’espoir.

Ce n’est pas facile. Quand le cœur n’y est pas, la fête ressemble plus à une discipline qu’à une ode à la vie. Mais c’est une discipline qui fonctionne. Comme le yoga du rire (ne vous fichez pas de moi. Sauf si ça vous fait marrer). Au début on se force, et puis après quelque chose lâche, et le flow de la vie reprend le dessus.

Je sais bien que je n’ai pas fini de forcer sur le rose aux joues et le rouge aux lèvres. Mais je le ferai, le temps qu’il faudra, jusqu’à ce que la lumière revienne.

 Winter is coming, they say. So let’s keep each other warm, and make spring come back.

 

J’ai regardé des inconnus dans les yeux… Et j’ai bien envie de recommencer

Le 15 octobre à eu lieu à Paris et dans tout un tas d’autres villes villes le plus grand « Eye Contact » du Monde, organisé par les Liberators International.

Fidèle à ma réputation d’investigatrice sans peur et sans reproche / de zinzin / de nana en crise de la trente-sixaine / de bobobab (le bibimbab est un plat coréen, la bobobab est une bobo babacool), j’ai décidé d’aller voir sur le terrain ce qu’était, exactement, que cet événement dont j’avais eu vent sur Facebook.

Après quelques tergiversations (tain, fait froid) et complications logistiques dont je vous épargnerai les détails (SOS babysitter bonjouuuur !), direction Répu, où j’arrive sous une pluie naissante. Je n’ai que 30 minutes avant devoir filer à la danse. Je pénètre le périmètre d’expérimentation. Ils sont là, mes amis zinzins, assis en tailleurs sur leurs tapis de sol, deux par deux, les yeux dans les yeux. A quelques mètres la grande ville continue à marcher, à courir, à rouler, à klaxonner, mais ils ont l’air de s’en cogner, comme protégés par une bulle de zenitude sous laquelle le temps semble d’être arrêté. Autour d’eux, les badauds forment une sorte de cordon de sécurité. Les conversations vont bon train, entre amis, inconnus, touristes et parisiens. J’en attrape quelques bribes au vol : la plupart des observateurs sont intrigués, beaucoup trouvent ça bizarre, certains ne comprennent pas du tout. Deux loulous m’interpellent : vous voulez essayer avec nous mamoizelle ? Je réponds ok, les types perdent quelque peu leurs moyens, probablement trop habitués, dans leur quotidien, à se prendre des vents. On discute quelques minutes, c’était que de la gueule, les types ont la frousse en fait. Je continue mon exploration.

Eye contact place de la République

J’essaie de comprendre le fonctionnement du truc. En fait le mieux c’est d’attendre qu’un Eye Contact soit terminé, que l’un des protagonistes se lève pour, hop, prendre sa place. Mais j’ose pas, ça me rappelle les boums et le temps dingue que ça me prenait, de demander à un garçon sil voulait bien danser un slow avec moi (ouais parce que quand j’attendais qu’on vienne à moi, je finissais systématiquement transformée en motif de tapisserie, ou plutôt de papier peint).

Je me lance. Mon premier Contact je l’echangerai avec Alice, 25 ans à vue de nez, brune sous bonnet. Mon regard traverse les verres de ses lunettes et va se planter dans le sien. Très vite, je réalise que pour pouvoir regarder ses deux yeux en même temps il faudrait que les miens se disent merde l’un à l’autre, ce qui Dieu merci n’est pas le cas. Et comme je ne peux décemment pas plonger juste dans son œil gauche, ni juste dans son œil droit, je passe de l’un à l’autre, à un rythme que je juge un peu trop frénétique. Et puis y’a ces foutues paupières, que je cligne toutes les trois secondes (insuffisance lacrymale, c’est pas un comble pour une nana qui chiale à la moindre occasion ?). Dans mon cerveau ça part dans tous les sens : c’est bizarre je ressens rien de spécial c’est comme si ses yeux étaient opaquesmerdeelledoitsedirequejeclignedesyeuxcommeunefollemaisaufaitc’estquandqu’onestsensésarrêterbonsangj’aiundemisourirebloquésurleslèvresellevapenserquejeme prendspourBouddharhâj’aienviedememarrermaintenant !
Ce que je finis par faire, mais je m’arrange pour que ça ressemble plus à un grand sourire de clôture qu’à un ricanement nerveux. Je remercie Alice, et pars à la recherche de mon 2e co-cobaye.

C’est Julien, il doit avoir moins de 25 ans, et là tout de suite, je suis dans un autre délire. Je me surprends à lâcher deux-trois énormes expirations de détente, j’ai toujours ce fichu demi-sourire aux lèvres mais je m’en tape, je ressens quelque chose de doux, je regarde Julien dans les yeux et j’ai l’impression d’être face à un enfant. C’est ça, je plonge dans l’âme d’un enfant.
Quand ça s’arrête, c’est une évidence, faut qu’on parle : quel âge tu as qu’est-ce que tu fais qu’est-ce que ça t’a fait comment t’as entendu parler du truc t’en as fait beaucoup, ah mais tu danses toi aussi ah mais t’étais aussi à la Gatsby Night han mais attends on s’échange nos adresses facebook !

Je le quitte à contre-cœur, je serais bien restée là à taper le bout de gras avec lui, dehors il fait froid mais sous la bulle il fait bon, je sais que j’ai lâché un truc, j’ai lâché prise comme on dit chez les zinzins bobobab, et je kiffe. J’aimerais rester, j’aimerais rester et rencontrer plein d’inconnu(e)s, plein de frères et sœurs humains.

Le slogan du Eye Contact c’est « where has the human connection gone ? ». La réponse est évidente, la connexion entre nous n’a pas disparu, il faut juste la réactiver et pour ça on n’a pas besoin de grand chose, juste partager un moment, un regard, plonger dans les yeux de l’Autre, dans ces mêmes yeux qu’a filmé Yann-Arhtus Bertand dans HUMAN, ces yeux à travers lesquels passe ce qui nous relie les uns aux autres : les émotions.

C’est sûr, je serai du prochain Eye Contact Experiment. C’est un trip bizarre, absurde ? Peut-être, mais je n’ai rien contre le bizarre ni l’absurde. Ca semble forcé, artificiel ? Ca l’est au début. Comme toujours quand on sort de sa zone de confort. C’est trop « peace and love » ? Bah, quand je regarde autour de moi, que j’écoute ou que je lis les infos deux minutes, je me dis qu’en ce moment peace and love c’est pas si mal que ça comme programme, non ?

Pourquoi il faut voir HUMAN

HUMAN

copyright : Humankind Production

Tous ces hommes, ces femmes, ces enfants en gros plan fixe… Quand ils ont commencé à me parler, j’ai été frappée de constater à quel point mon visage reproduisait leurs expressions, à la mimique près. Ils souriaient ? Je leur souriais en retour. Ils pleuraient ? Chutes du Niagara le long de mes joues. Ils éclataient de rire? Je gloussais. Ils criaient ? Froncements de sourcils, mâchoire serrée.

On connaît tous ce proverbe: « les yeux sont le miroir de l’âme ». Eh bien c’est ça, HUMAN, c’est une plongée dans l’âme humaine.

Le hashtag qu’on retrouve sur toutes les affiches de cet ovni cinématographique, c’est #WhatMakesUsHuman. J’avais ma réponse en sortant du film : ce qu’on partage tous, ce qui nous lie, ce sont les émotions. Je me trompe peut-être, mais il me semble que la violence, le « mal », n’est possible que parce que l’humain est capable, à certains moments, de se fermer totalement aux émotions de l’Autre. A l’inverse, l’empathie crée un cercle vertueux.

Il faut aller voir HUMAN parce que quand on regarde, écoute et lit les infos, c’est l’intellect qui reste maître du jeu. Bien sûr, il est nécessaire de réfléchir, d’analyser pour appréhender la complexité du monde. Mais ce sont les émotions qui nous reconnectent à notre humanité et à celle des autres, ce sont elles qui nous poussent à agir, et, ce faisant, à changer le monde.

J’ai lu quelques critiques du film.

Yann Arthus-Bertrand donne une nouvelle preuve de sa mégalomanie ? Je ne sais pas s’il est mégalomaniaque, et sincèrement, je m’en contrefiche.

Son film évacue la complexité du monde ? Voir plus haut.

Il manque de structure, ça part dans tous les sens ? Bah un peu comme la vie quoi. Et puis il y a des thématiques récurrentes qu’on repère très vite, ça me suffit largement comme structure.

HUMAN est culpabilisant ? Ah oui, c’est sûr que regarder en face le monde tel que chacun d’entre nous le construit n’aide pas forcément à dormir du sommeil de l’innocent.

Le réalisateur de Home fricote avec les « méchants » qu’ont des sous (La Fondation Bettencourt Schueller) ? Ca fait autant de sous en moins pour les pubs « parce que vous valez moins » non ?

Les « jamais contents » me fatiguent. Quand je regarde le monde tel qu’il va, je me dis que tout ce qui est bon est bon à prendre. De la même façon que je crois à l’effet papillon, je crois qu’une pensée peut changer le monde, qu’une parole peut changer le monde. Pourquoi un film ne pourrait-il pas avoir le même effet ?

En tout cas ce film-là  a déjà changé mon amie Anastasia qui est de l’aventure HUMAN depuis trois ans et dont je suis hyper admirative et fière.

Pour lire son interview, ça se passe ici.

Pour regarder les témoignages en ligne et aller plus loin, c’est par là.

Pour connaître le programme de la semaine HUMAN sur France Télévisions, c’est par ici.

Faire partie de l’aventure HUMAN

Anastasia Mikova a 33 ans. Elle a voyagé dans 24 pays pour recueillir plus de 600 interviews sur trois ans, notamment en Afrique (Burkina, Sénégal, Afrique du Sud, Namibie, Tunisie…), en Asie (Cambodge, Birmanie, Bangladesh, Inde…) mais aussi en Australie, en Russie, au Kazakhstan…

Comment as-tu pu réaliser autant d’interviews ?

Anastasia et Dimitri copyright : Humankind Production

Anastasia et Dimitri
copyright : Humankind Production

Nous partions entre deux et trois semaines par pays, et réalisions 20 à 40 interviews. C’était intense ! Quand on réussissait à en garder deux, trois, maximum quatre pour chaque pays on était contents. Le film projeté dans les salles de cinéma comporte 120 interviews, il y en beaucoup plus sur la plateforme Google dédiée. C’était un crève-cœur de ne pas garder tout ce matériau, c’est pourquoi on a décliné HUMAN sur plusieurs films : on y trouve des interviews approfondies, d’autres qui sont inédites…

Comment avez-vous réussi, malgré tout, à faire un sélection ?

Nous cherchions des gens susceptibles d’incarner une situation, un combat, un état d’esprit… Pendant les interviews, il y avait des moments où on ne comprenait pas ce que disait la personne qu’on avait en face de nous parce que le traducteur n’avait pas encore fait son travail. Mais il se dégageait d’elle quelque chose de tellement fort – de la joie, de la rage, de la tristesse… – qu’on était bouleversés. On savait alors que c’était un moment qui allait rester gravé dans nos souvenirs et sur la pellicule. On transmettait nos sélections à Yann Arths-Bertrand, il lui est arrivé de m’appeler en pleine nuit, de l’autre bout du monde, complètement bouleversé lui aussi. C’est quelqu’un qui fonctionne à l’émotion. On lui reproche de faire dans les bons sentiments, d’exploiter la misère du monde, je peux taffirmer que c’est complètement faux.

L’émotion… C’est pour moi le cœur du film…

C’est bien ça ! On voulait toucher les gens, mais en s’adressant à leurs tripes plutôt qu’à leur cerveau. Etre les yeux dans les yeux avec une personne, plonger dans son intimité, ça pousse forcément à se mettre à sa place l’espace d’un instant. C’est la magie de l’effet miroir. On ne peut pas tricher avec ça, dire « et alors ? ». A moins d’avoir déjà sombré dans le cynisme.

Est-ce que HUMAN est un film qui veut changer le monde ?

En quelque sorte oui ! Yann veut inciter les gens à agir, d’une façon ou d’une autre. Mais si on réussit à faire réfléchir les gens sur eux-mêmes, sur le sens de leur propre vie ce sera déjà énorme. On nous reproche de ne pas proposer de solutions. Mais ce n’est pas notre rôle ! Et il y a autant de solutions que d’être humains sur cette planète : pour l’un ça sera un engagement politique, pour l’autre un engagement associatif, pour un autre encore une façon différente de consommer…

Et toi, as-tu changé  ?

Sans aucun doute. En tant que journaliste, j’avais déjà ce besoin de témoigner : j’ai fait des sujets sur les mères porteuses, sur l’immigration… Mais ça ne m’empêchait pas de vivre ma vie. Avec HUMAN par moments, c’était compliqué de revenir chez moi, de retrouver ma vie confortable et paisible. Combien de fois ai-je fondu en larmes pendant les interviews ! Ce n’était pas « pro » du tout ! On a tous partagé des choses très fortes avec ces gens. Quand l’un d’entre eux, un jeune Malien avec lequel nous nous étions particulièrement liés en Sicile, m’a appelé en me disant qu’il était arrivé à Paris et qu’il ne savait pas quoi faire, je ne pouvais pas l’ignorer, c’était devenu impossible. On lui a trouvé un toit puis, avec l’équipe, on a cherché pendant des semaines une solution pour l’aider à voler de ses propres ailes. Et on a fini par y arriver! Depuis HUMAN je réfléchis beaucoup plus à ma façon de vivre. Témoigner c’est bien, c’ est mon travail de journaliste, mais ça ne me suffit plus. Je dois faire plus, en tant qu’être humain. Je ne sais pas encore quoi, ni comment, mais je cherche.

Babysitting, vaisselle et schémas sexistes

Mary PoppinsIl y a quelques temps je m’insurgeais sur Facebook : Alphonse le nouveau babysitter (oui on peut s’appeler Alphonse et avoir 17 ans) ne faisait pas la vaisselle. Ni celle du nain ni la sienne. J’étais outrée. C’est qu’il arrivait après trois Mary Poppins qui, toutes, faisaient la vaisselle (encore une fois je ne parle pas de ma vaisselle, mais de celle du « moment babysitting »). Toutes, même … la sœur aînée d’Alphonse. Voilà, je me disais. Encore une preuve de la différence d’éducation entre les filles et les garçons, y compris au sein de la même famille.

Récemment, une wanabee babysitter a passé son baptême du feu à la maison. Une fille, Colline. Et Colline n’a pas fait la vaisselle. Quand je m’en suis rendue compte, il s’est passé un truc bizarre dans ma tête. J’étais contente. J’étais contente parce que cette petite meuf de 19 ans venait faire de faire exploser le double schéma sexiste avec lequel je me débattais depuis ma nuit des temps. Le premier c’est celui avec lequel j’ai grandi. Dans ma famille (pas la cellule nucléaire, la famille élargie), les hommes parlent affaires et mettent les pieds sous la table pendant que les femmes cuisinent, servent, débarrassent et font la vaisselle.

Le deuxième c’est celui que j’ai développé en réaction :

Hommes = Gros Branleurs

Femmes = Pauvres Etres au Service de la Société en général (les parents, les enfants, la belle-famille, toussa toussa) et des Gros Branleurs en particulier.

Donc Colline affirme : Moi aussi je peux être une petite branleuse.

Et moi je lui réponds : Colline, je te kiffe. Parce que tu es la branleuse que j’aurais aimé être, et que j’essaie encore d’être même si c’est très compliqué, tu sais, après toutes ces années de lavage de cerveau.

Alors je sais ce que vous vous allez me dire. Vous allez me dire que ce ne serait pas vivable, une planète avec que des branleurs et des branleuses dessus. Que ce serait le chaos, que ça ne s’appellerait plus la Terre, mais la Grande Porcherie. Qu’il suffit juste que les hommes eux aussi y plongent les mains, dans l’eau crado du bac à vaisselle (parce que l’autre option, à savoir je me la boucle, je mets ma burqua et mes gants Mappa, vraiment, ça va pas le faire).

Mais vous voyez, l’ennui c’est que la majorité d’entre eux*, quand on leur demande ça, font de la résistance passive. Et vas-y que je traîne la patte, et vas-y que j’oublie, et vas-y que je râle et vas-y que je te force à remettre le sujet sur le tapis, une fois, dix fois, vingt fois, cent fois, trop de putain de fois. Et immanquablement, ça nous retombe dessus : qu’est-ce qu’elles sont chiantes, ces femmes ! On bosse quand même hein !

Le truc, c’est qu’y en a marre de passer pour les chieuses de service, toujours à réclamer, demander, exiger. C’est pas cool, et puis c’est épuisant.

Du coup voilà hein, c’est parti pour la Grande Porcherie…

PS : J’ai un lave-vaisselle, mais ça c’est une autre histoire…

PS2 : Toi l’homme ami des femmes, toi qui oeuvres pour la paix des ménages et la paix sur Terre, je te bise

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* Aujourd’hui en France, 80% de l’activité domestique repose encore sur les femmes.

La théorie du short en jean

Je l’avais pourtant vue venir, la vague, il y a quelques années de cela. Les grands reporters de mode avaient prédit le tsunami au sortir des défilés prêt-à-porter printemps-été. Je n’avais alors pu m’empêcher de noter que si les journalistes des magazines masculins semblaient particulièrement impatients d’observer le phénomène sur le terrain, du côté des féminins la nouvelle était accueillie avec un enthousiasme plus mitigé : le short en jean était en passe de devenir LE vêtement incontournable de l’été, il allait encore falloir faire la guerre aux capitons.

short en jean

Si tu me connais un peu, tu sais que je suis un peu lente à la réaction. Ce n’est donc que cet été que j’ai pu constater l’ampleur des dégâts de mes propres yeux, à Solidays. Pour tout te dire c’était la première fois que je me rendais à un « vrai » festival. J’en ai tiré la conclusion que pour mon premier « vrai » festival, il eût fallu avoir entre 16 et 26 ans, et non 36. Ce pour des raisons de propension à l’enthousiasme et de tolérance à l’inconfort quelque peu diminuées (à part Yael Naïm, je crois que le plus beau moment pour mon aventurière accompagnatrice et moi-même fut l’incursion dans la zone VIP, où l’herbe n’était pas sèche et poussiéreuse mais verte et grasse et où nous avons pu poser nos fiers postérieurs sur de vrais sièges, sous de jolis lampions multicolores, pour trinquer au rosé plutôt qu’à la reubié).

Bref.

A Solidays ondoyaient des milliers de shorts en jean, formant un immense ocean. 50 shades of blue, c’était. Tant d’originalité me laissait pantoise. Bah, le panurgisme est l’apanage du jeune âge, sois clémente, m’enjoignai-je en mon for intérieur.

Il y en avait des courts, des très courts, des très très courts, des si courts que je me demandai dans un second temps si on pouvait encore appeler ça « vêtement ». Quand la fesse est à moitié exposée, peut-on réellement dire qu’on est « vêtue », je te le demande ? A mon avis, non. On n’est pas vêtue, on est en micro-short. Et tant de chair exposée, est-ce bien sérieux ?

C’est alors que mon alarme anti-réac s’est déclenchée, allant jusqu’à couvrir les voix lascives des Brigitte (dont j’aurais beaucoup à dire, mais c’est une autre histoire). L’heure était grave, j’étais en train de virer vieille conne. Vieille je pouvais assumer (c’était même indispensable si je voulais pouvoir continuer à me regarder en face dans le miroir des toilettes – propres et accessibles sans risque d’implosion de vessie – de l’espace VIP). Mais vieille conne, ah non, c’était vraiment pas possible.

Et puis le flash. La révélation. Comment ne l’avais-je pas compris plus tôt ?!? Le short en jean était en fait LE vêtement féministe par excellence !!!

Je te la fais courte.

Short = vêtement pratique, confortable, d’ailleurs utilisé à ses débuts pour la pratique de sports divers et variés.

Jean = matière robuste s’il en est, d’ailleurs utilisée à ses débuts comme vêtement de travail par les marins, mineurs, bûcherons, ouvriers et autres individus dotés de biscotos.

Le short en jean c’est donc, finalement, la liberté. Pratique, confortable (il faudrait qu’on me confirme cette information tout de même), robuste, avec lui tu peux traîner tes guêtres à peu près partout. Evite tout de même les lieux de culte, non pas pour éviter de choquer Dieu, Dieu s’en fout, il est partout donc il te voit à poil sous ta douche sans que ça l’émeuve plus que ça. Non, juste par respect pour ceux qui sont là dans le recueillement et pour qui toute cette chair exposée pourrait apparaître comme une offense. Evite aussi l’Inde, le Pakistan, l’Egypte, l’Irak, l’Arabie Saoudite, la Syrie et tous ces autres pays fort sympathiques mais où une partie de la population risque de te causer quelques soucis.

Un short en jean c’est sexy mais pas forcément. Ca dépend de la façon dont tu te l’appropries. Accessoirement, le short en jean, qui se porte quand même assez court sinon on appellerait ça bermuda, peut être militant. Il est alors écrit dessus : je m’habille aussi court que je veux et je vous emmerde.

Enfin, nul besoin de te contorsionner dans tous les sens en sortant de bagnole pour éviter de faire une Basic Instinct involontaire. En short en jean tu montres ce que TU veux.

C’est moins drôle pour les garçons, qui ne peuvent plus compter sur leur pote Zéph’ pour découvrir – enfin – ce qui se cache sous les jupes des filles. C’est carrément la misère pour les connards qui photographient ta culotte ou ta non-culotte à ton insu dans les escaliers roulants.

En somme, le short en jeans est cool. Ce n’est pas pour autant que je vais en acheter un, pro-jupe je suis et pro-jupe je resterai. Mais promis, mon sourcil droit ne se lèvera plus si tu passes devant moi ainsi court-vêtue. Sauf si tu tiens vraiment à m’imposer la vue de ta demie fesse gauche : chuis pas réac mais faut pas pousser mémé dans les orties non plus hein.

Un shoot d’art dans ta poche, ni vu ni connu

J’ai rencontré la génération Y. Et je ne m’en suis toujours pas remise.

Elle m’accueille pieds nus, ses cheveux attachés à l’arrache découvrant d’immenses créoles. Sur sa chemise à carreaux, elle porte un haut de survet’ noir à capuche siglé Google. Elle tapote sa montre du doigt et dit “ j’ai 20 minutes ».

Elle a 25 ans. Et bien que je sois plus grande qu’elle d’une tête et d’une décennie, je me sens toute minus. Du haut de ses trois pommes le message qu’elle m’envoie, délibérément ou pas, c’est : on s’en fout de l’apparence. La valeur d’un être humain, c’est à ce qu’il est et ce qu’il fait qu’on la mesure . Et nulle par ailleurs. Bam. Dans ta face Biba, dans ta face Cosmo, dans vôt face Glamour et Vogue.

Au delà de cette leçon de sagesse que ne renierait pas notre ami Rhabi, si je me sens Poucette à ce moment précis c’est que cette nénette a lancé l’air de rien une start up que j’aurais adoré créer. Son associé, Jean, assure la partie technique mais l’idée originelle c’est elle.

artips2Elle, c’est Coline Debayle, co-fondatrice d’Artips, sacrée « jeune entrepreneuse de l’année » par Google. Tu ne connais pas Artips ??? Ouh là là mais kesstufous? On reprend tout à zéro alors. Artips c’est une newsletter que tu reçois trois fois par semaine dans ta messagerie, et qui te raconte une anecdote artistique amusante en une minute chrono. Une minute juste pour toi et ta culture, une minute que tu peux prendre en attendant ton métro, ton dentiste ou ton date. Un peu comme D’Art d’Art mais en version 2.0. en somme. On y parle d’arts visuels (c’est quand même plus facile à illustrer) de façon simple, accessible, efficace. Et en plus c’est bien écrit. En même temps ça peut, vu l’impressionnant parcours d’obstacles que doit parcourir une anecdote avant d’atterrir sous tes yeux ébaubis : « Tout contenu est validé par mon ancien prof d’histoire de l’art à Sciences Po, Gérard Marié, raconte Coline, débit mitraillette. On la réécrit selon la formule magique du storytelling à la Artips et on l’envoie à 150 correcteurs qui lui attribuent une note. Si celle-ci est trop mauvaise l’anecdote part à la corbeille. Si elle est bonne on la soumet à cinq ultimes relous, qu’on appelle nos Alpha et qui sont les meilleurs au monde pour trouver la dernière petite coquille qu’on aurait oubliée. Enfin on l’envoie à nos 100 000 abonnés ».

La newsletter est gratuite, le but étant de réintroduire l’art dans le quotidien mais aussi de démocratiser la culture, pour qu’elle ne soit plus, comme l’a vécu Coline en côtoyant les fils d’ambassadeurs à Sciences Po et HEC, un code discriminant (« Comme le fait de jouer au golf ou de savoir parler d’un vin »). La boite – 3 CDI, 6-7 stagiaires et 120 rédacteurs ponctuels – tourne grâce au catalogue commercial : la petite start up qui monte a tapé dans l’oeil de grands musées et d’entreprises pour lesquels elle produit du contenu. Deux bouquins ont déjà été édités et l’équipe bosse déjà sur tout un tas d’autres idées lumineuses. Adieu les coquillettes, bonjour les pépettes ? C’est tout ce que je lui souhaite, à Coline.

Chapeau, le génération Y…

Pour s’abonner à Artips ça se passe ici.