MERCI LES AMIS – LA GRAPHISTE

– Marine –

C’était notre graphiste alternante, à la dircom où j’officie, dans une boite sérieuse, avec des tâches sérieuses dont je la voyais s’acquitter avec sérieux, mais avec un pincement au cœur. Mon cœur qui saignait abondamment, je dois l’avouer, quand je lui commandais des logos avec de mignonnes locomotives dessus, alors que les murs autour d’elle étaient recouverts de magnifiques collages, fenêtres de poésie en milieu tertiaire.

J’ai tout de suite pensé qu’elle ressemblait à Laura Dern (vous savez, la Lula de Sailor and Lula), et j’ai évidemment noté son élégance intemporelle.

On a très vite parlé féminisme et chanteuses existentielles à paillettes, d’ailleurs on n’a toujours pas fait cette soirée « Régine meets Dalida » qu’on avait prévue, un peu avant de se prendre le virus dans la face.

J’aime beaucoup Marine.

Elle s’en va, elle va me manquer. Elle a terminé son alternance, a soutenu avec brio son mémoire de master en DA design graphique sur la place des femmes dans l’histoire de l’art du collage, elle l’a intitulé « Recoller les morceaux » et c’est dense, et riche, et beau.

Ah et entre les deux elle a juste remporté le grand prix de la biennale internationale de l’affiche de Varsovie, un rendez-vous totalement inconnu de moi jusqu’alors mais dont le Centre Pompidou affirme qu’il est «  la présentation mondiale la plus prestigieuse des affiches, [qui] réunit des pointures du graphisme, du dessin et de l’affiche ». Blam, elle se pose là, Marine.

Vous cherchez un ou une designer graphique / DA junior ?

Ça tombe bien, elle cherche un poste de designer graphique / DA junior.

Jetez un œil à son portofolio et appelez-là de ma part, et sinon, faites circuler !

Sunny

Pendant trois ans on a échangé des amabilités de palier.

Quelquefois elle m’a dépannée, d’un tire-bouchon par-ci, d’un ouvre-boite par là, D’autres fois elle m’a proposé de récupérer de vieux effets, un vase, une BD, un costume d’Halloween élimé.
Le jour où, confinée, j’ai dansé-décompensé en veste à paillettes sur mon balcon, à fond le son, elle s’est penchée souriante au sien et de la main m’a saluée.

Et puis un soir que je l’ai croisée les yeux mouillés, sa boutique fermée, sa vie parisienne à l’arrêt, alors je l’ai invitée.  Elle est arrivée avec ses Vogue et ses tomates cerises et on a aimé papoter, se raconter notre quartier – comme on l’aimait ! Et notre ville – comme elle nous manquait !

Ce soir c’est elle qui m’invitait.

C’est un appartement un peu défraîchi, il porte encore la trace des fêtes et un père Noël sur une pression du doigt vous y danse le twerk.

La cuisine est au fond de la chambre mais elle s’en fiche, parce qu’enfin, qu’est-ce qui compte plus dans la vie que ce qu’on fait dans une cuisine et dans un lit?

C’est la deuxième fois qu’on se voit vraiment et elle m’appelle chérie, elle me sert en vin, en cigarettes, et en anecdotes de folles soirées passées à danser au Baron, au Queen, au Pousse-au-Crime : Prince surgissant pour souffler ses bougies, Cassel période Mesrine l’envisageant sérieusement, Joey Starr lui refusant un baise-main… Elle me raconte la beauté de la nuit et moi je répète « OUI ! Mais OUI !!! ».

Je crois bien qu’elle s’est dit que je serais son amie quand je lui ai avoué que moi aussi, j’aimais partir seule fendre les foules dansantes, à l’époque où cela était encore permis. « Il faudra absolument que je t’emmène ici, et là aussi, quand on sera de nouveau libres, ça te plaira tu verras », rigole Sunny.

Bon, depuis peut-être quatre ans elle a un peu ralenti, cinq heures du matin elle y arrive moins… Mais elle continue à aimer sa vie, elle descend boire une coupe, elle reste là, à regarder les gens, à parler aux gens, et elle se sent heureuse.

Les gens lui manquent. Le contact lui manque. Il y a bien cette appli, elle y a fait des rencontres oui, mais c’est pas pareil que dans la vraie vie.

Elle évoque son grand amour, quinze années folles,  « Mais qu’est-ce que j’ai ri ! ». Il est parti tôt, ses nuits à lui s’écoulent plus paisiblement que les siennes, elle n’est jamais allée lui rendre visite au cimetière Montmartre, elle savait que si elle s’y rendait une fois une seule, plus jamais elle ne pourrait le quitter. Depuis elle combat la solitude et les p’tits amoureux, eh bien, sont généralement de bonne compagnie, hors pandémie. Elle les veut « hommes » : grands, costauds, la voix grave. « Le problème c’est que les autres, je les écrase comme des petits suisses moi ! ».

Elle ne comprend pas cette peur partout, tout le temps, et refuse de porter de masque dans la rue : « Je suis sûre qu’il y a plein de gens ravis de voir le visage d’une belle femme plutôt qu’un bout de tissu ». « Ben oui, je lui dis, j’en fais partie ». Elle voudrait organiser des dîners, mais plus personne n’ose bouger, et se désole de ne plus pouvoir se faire jolie. « Je sors faire mes courses en leggings, c’est une catastrophe », se lamente-t-elle. Elle voudrait revivre, et voir revivre Paris, ses conversations qui se nouent d’une table à l’autre, ses rencontres improbables, sa douce folie. Elle rêve d’inconnu, elle rêve d’imprévu.

Elle a 61 ans Sunny, c’est la deuxième fois qu’on se voit, et je l’aime déjà.

Fatum

Servile vermine tu envahis le monde et je te vomis
Tu souilles l’air libre de ta foultitude masquée, je te conchie
Mon pauvre pauvre troupeau apeuré
Fuis donc, il n’est nul lieu où te cacher
Où que tu ailles, je saurai te trouver
Cours, cours donc, et crève.

À chaque seconde qui passe je te vois moins vivant
Chaque minute plus vieux, chaque minute plus vil, chaque minute plus veule
Qu’elle est vaine, ta pauvre volonté
Car tu veux vivre, pauvre imbécile !

Et pourtant tu mourras, parce que je le veux
Et tes chairs putrides seront bien plus belles
Que ne l’auront été tes plus belles années
Car elles nourriront les vers, elles nourriront la vie
Elles me nourriront moi, qui n’ai que faire de toi.

Charlot m’est essentiel

Qu’il s’agisse d’affronter une banale scène de baiser devant le film du dimanche soir ou d’exprimer des sentiments, les familles indiennes sont extrêmement pudiques, tous les Indiens vous le diront. Et pourtant… Et pourtant elles sont aussi très tactiles. Je me souviens de mes tantes m’empoignant les avant-bras et les malaxant avec force et amour. Je me souviens du temps distendu que mon oncle avait passé à maintenir ses pouces sur les points de réflexologie de mes mains, un soir que j’étais souffrante, tandis que mes cousins couraient autour de nous dans la maison où se retrouvait la joyeuse tribu maternelle. Je me souviens de ma mère qui me massait le ventre avec ce baume dont l’odeur, depuis, me ramène systématiquement au réconfort trouvé, malgré la fièvre ou la douleur, dans le fait d’être dorlotée. Je me souviens, il n’y a pas si longtemps de ça, de mon père me frottant vigoureusement les pieds pour me réchauffer du froid dont je n’arrivais à débarrasser ni mon corps ni mon esprit.

Je crois bien que c’est cela, que je retrouve chez Charlot. Une forme de pudeur qui m’est familière, et quelque chose d’infiniment apaisant dans la façon qu’il a de prendre soin de moi, lorsque je suis à un stade de rigidification avancée des trapèzes. Son calme, sa présence, le sérieux avec lequel il me pose des questions alors que j’essaie de donner le change avec mes grands éclats de rire. L’attention qu’il porte à mes mots, à mes maux. La confiance qu’il a instaurée entre nous, l’espace qu’il m’ouvre, ses « c’est bon t’inquiète t’es à la maison » quand il me tend un Kleenex  pour que je sèche mes larmes au-dessus du trou destiné à ma tête sur sa table de massage. L’état dans lequel je ressors de son cabinet, élastique et droite en même temps, droite, enfin, sans effort !

Aujourd’hui je suis une maman, et c’est moi qui masse, qui réchauffe, qui écoute, qui prend soin. Mais quand j’ai besoin qu’on prenne soin de moi, c’est Charlot que je vais voir.

Oh, j’aurais pu vous parler de « sa main » comme on dit dans le métier, de sa solide formation, des formations qu’il va lui-même bientôt assurer, des personnes que lui envoient les ostéos, de ses longs cheveux de chanteur de soul et de funk et donc de l’élastique noué autour de son briquet, de sa bande son – à mille lieues du new age – que je kiffe écouter pendant que je me fais masser.

Mais j’ai préféré vous expliquer pourquoi Charlot m’est essentiel.

C’est la période des fêtes mais la saison automne-hiver 2020 n’est pas la plus gaie ni la plus douce qu’on ait connue, je ne peux que vous recommander de faire ou de vous faire ce cadeau : allez faire un tour du côté de Belleville voir Charlot.

06 62 56 36 95 / ca.truchis@gmail.com

Au chauffeur inconnu

Retour des vacances de la Toussaint. De la gare d’Austerlitz à la place de Clichy Paris n’était que désolation. 

C’était un taxi et non un Uber, alors je ne connaissais pas son nom. Lui non plus ne connaissait pas le mien d’ailleurs, c’est pas mal aussi, la vie sans appli, ça remet un peu de mystère là où il n’y en a plus.  

Quand j’ai embarqué, le taximan qui attendait derrière lui dans la file a applaudi. Avec le narcissisme qui me caractérise (poke Nicolas L-B), je me suis dit qu’il félicitait son collègue et concurrent pour avoir embarqué une charmante jeune femme (si si) à l’air de gitane (je suis toujours chargée comme un baudet quand je rentre de vacances, en réalité je ressemble davantage à une mendiante rom,  mais un peu d’érotomanie du quotidien ne fait de mal à personne, surtout par les temps qui courent). Ces mignonnes félicitations entre coqs roulants eussent été  possibles, mais seulement dans le monde d’avant… 

Or nous étions en octobre 2020, au premier jour du deuxième confinement.

Et puis il m’a expliqué. Qu’en neuf ans à sillonner sa ville c’était la première fois qu’il n’avait fait qu’une seule course de la journée, la mienne, donc. Voilà trois heures qu’il patientait dans cette file, à guetter le client. Son collègue le félicitait d’avoir enfin réussi à faire son métier, ce pour quoi il s’était, ce matin-là, levé. Mon ego s’est pris une pichenette, et mon coeur un uppercut. Voilà ce à quoi avaient conduit les errements néo-libéraux de ceux de là-haut. L’Hôpital qui suffoquait, les gens enfermés, les petits commerces qui crevaient, pendant qu’Amazon et Uber-Eat triomphaient. 

 Il était comme sidéré. 

 On s’est dit que monde semblait être devenu fou. 

On s’est dit que ça allait péter, parce que bientôt il n’y aurait plus de billets pleuvant,  façon feu d’artifice, pour éteindre le brasier. Parce que bientôt de plus en plus de gens allaient avoir faim. Ou froid. Ou les deux. 

 Il m’a fait rire en me racontant les couillons qui, DE NOUVEAU, avaient fait deux heures de queue pour des stocks de papier cul. « Les gens sont cons, mais cons ! », m’a-t-il dit. C’était peut-être ça, le problème ? 

Nous étions arrivés. Il m’a aidé à sortir ma valise du coffre, on s’est regardés, yeux-par-dessus-masque, et on s’est dit : « Bon courage. Prenez soin de vous ». Du fond du cœur. 

Demain les petits commerces ouvrent de nouveau, demain nos laisses prennent 20 km de mou, demain j’espère que mon chauffeur d’une nuit embarquera plein de parisiennes vraiment jolies.

Hors-la-loi

Il était posté là, entre l’étal du marchand de quatre saisons et celui du fromager. Nos regards se sont croisés. « Vous en voulez ? » ? J’ai pesé le pour et le contre, soupesé les risques et les bénéfices, tout ça en une seconde. Et j’ai acquiescé. Je n’en pouvais plus, il m’en fallait. Il m’a fait signe de le suivre, et m’a menée jusqu’à la contre-allée où il était garé. Un coup d’œil à droite, un autre à gauche, la marchandise était déballée. J’y ai plongé le nez. Du bon matos, assurément, le genre à vous faire partir en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. Dieu merci j’avais du cash sur moi. Je lui ai tendu les billets, on s’est souhaité bon courage, et je suis partie, prenant l’air de celle qui n’avait rien à se reprocher.

Aujourd’hui j’ai acheté des fleurs de contrebande. Elles sont dans un vase sur ma cheminée, ça embaume l’illégalité .

Aujourd’hui j’ai désobéi.  

Prisonnière de l’instant

Nous avons tous entendu ces phrases qui nous poussent à la sagesse, nous savons tous que le passé n’est plus, que le futur n’est pas encore, et que par conséquent la seule temporalité dans laquelle nous pouvons et devons nous plonger est le présent. Vivre, ici et maintenant, cesser de ruminer, cesser de s’angoisser.

Prédisposion naturelle ou fruit de mes apprentissages ? Je ne sais pas trop d’où m’est venue cette capacité, mais l’instant présent, je peux vous dire que je maîtrise. Enfin, je maîtrisais, jusqu’à ce putain de virus qui enterre un peu plus chaque jour tout ce qui me tient : le lien. Je vous parle du lien que l’on ressent à travers la présence d’un être humain en chair et en os debout devant soi, tout sourire. Celui que l’on ressent à travers les grands éclats de rire exempts de la crainte d’asperger son voisin d’aérosols assassins. Celui des accolades, celui des embrassades, celui des chuchotements, celui des rapprochements.

Je maîtrisais, disais-je. Mais l’instant, j’en suis désormais devenue prisonnière. A présent sous mes yeux éberlués, nous sommes tous masqués, éloignés. Le quotidien ce sont les copains qui me disent qu’ils vont s’en aller, au vert. Le quotidien ce sont les articles qui m’expliquent que seuls les liens les plus serrés pourront perdurer. Dans cet article intitulé « Le coronavirus prépare-t-il la revanche des campagnes » de l’Institut sapiens, je lis ceci : « Demain, il se pourrait bien que l’on achète plutôt le privilège d’être éloigné des autres. Nous chercherons à minimiser les contacts avec les gens qui n’appartiennent pas à nos cercles familiaux ou amicaux proches. La distance à autrui deviendra un nouveau paramètre essentiel dans nos choix de vie. Outre le prix des jardins en ville, nous pourrions voir monter de façon inédite la valeur de ces communautés humaines à taille réduite que sont les villages et des habitations isolées. La campagne, en un mot, retrouverait durablement le lustre qu’elle a gagné en ce temps de confinement. Faudrait-il s’en étonner? Sur une terre sans cesse plus peuplée, il était fatal que la tranquillité et l’éloignement du reste des humains finisse par devenir un trésor recherché*».

L’éloignement du reste des humains, c’est cela, notre nouvelle promesse d’aube?

Le voilà le présent à venir, et il me glace le cœur. Sans doute cela va-t-il fonctionner pour toutes ces cellules familiales familiales qui semblent réussir à tenir en autosuffisance intellectuelle et affective, je les envie. Mais je fais partie de ces gens qu’une interaction entre citadins, qu’un moment de grâce dans le métro, nourrit jusqu’au lendemain. C’est vous dire si le présent m’est douloureux, en ce moment.

Alors je plonge dans l’instant.

L’instant c’est la danse, ces quelques heures où je prends ma DOSE (dopamine, ocytocine, sérotonine, endorphine). L’instant c’est moi scotchée à la guitare de Paulo, hypnotisée par la voix d’Amanda. L’instant c’est le soleil qui de l’eau va se refléter vers les feuilles d’un chêne amoureusement penché sur la berge d’un lac. Je ne réussis à sortir de l’état d’hébétude dans lequel je patauge des heures durant que pour m’organiser de nouveaux instants (et diable, je crois bien n’avoir jamais été aussi efficace de ma vie). Il faudrait bien tout de même que je m’attelle à des taches plus constructives. Cela m’est impossible. L’instant est mon seul temps, il est devenu ma prison.

Et déjà la danse se masque, déjà les vacances s’éloignent, mes instants se font rares et je ne sais plus où je vais pouvoir m’extraire du présent.

Spritz contre saucisse-purée, la battle

J’ai une confession à vous faire. Il m’arrive de préférer le spritz au chocolat chaud, à l’heure du goûter. Un début d’alcoolisme, peut-être ? Que nenni. Simplement, je ne digère pas très bien le chocolat chaud, et parfois le thé m’ennuie.

Et de la même façon que j’aime  le spritz à l’heure des boudoirs, des crêpes ou du pain au chocolat, je préfère la liberté des soirées qui restent à imaginer à la sécurité d’une saucisse-purée. D’un côté les amours splendides, le frou-frou des étoiles, le vin de vigueur, et de l’autre… Eh bien, une saucisse-purée.

Longtemps j’ai cru que l’humanité était divisée en deux catégories. Les femmes, qui ne pensaient qu’à plonger dans la saucisse-purée, et les hommes, qui ne pensaient qu’à la fuir, comme ils auraient fui une peste bubonique. Bien que très clairement née avec des gonades femelles, je me suis toujours rangée dans la deuxième catégorie, celle qui préférait la liberté à la saucisse-purée. Deux décennies se sont ainsi écoulées, à battre le pavé, à arpenter les musées, à boycotter le thé, à danser sous les cieux étoilés avec mes compagnons aux poches crevées.

Et puis, je ne sais pas très bien ce que s’est passé, la quarantaine approchant, mes petits poucets rêveurs ont commencé à être attirés par la saucisse-purée. Etait-ce là le cours normal de l’évolution de leurs papilles gustatives ? Etait-ce l’âge ? Etait-ce l’effet de l’âge sur leurs papilles gustatives ?

Toujours est-il que je ne voyais plus que ça, autour de moi. Des hommes qui voulaient de la saucisse-purée plutôt que des baisers enflammés. « Voilà j’en suis sûr une femme qui cuisine de la délicieuse saucisse-purée. Sans doute la meilleure saucisse-purée à la ronde, à n’en pas douter », semblaient-ils se dire.  Je m’étais, à leur yeux, transmuée en grande saucisse en robe de purée.

Alors oui, je comprends, quelque part, dans un coin de mon lobe droit, l’attrait de la saucisse-purée. Les petits visages encore ensommeillés d’après sieste, les brins d’herbe collés sur les mignons souliers, les jeux de société, l’écossage des petits pois au coin du feu de bois, ce soir c’est saucisse, purée ET petits pois. Je vois bien, tout ça,  le premier chapitre de la nouvelle histoire du soir, les angelots endormis, la douce chaleur du foyer.

Je vois, j’entends, mais je continue à préférer la fraîcheur du spritz à l’heure des ombres fantastiques. Et patiemment, j’attends mes nouveaux compagnons de bords de route, les fatigués de la saucisse-purée, ou ceux qui n’auront jamais voulu y goûter.

Et toi…

Te suit-elle à chaque pas,
Couche-t-elle avec toi?
Est-ce qu'elle s'empale en toi? 

Est-ce que tu la sniffes, est-ce que tu la bois,
L'oublies-tu dans des bras? 

Est-ce que tu la berces
A force de transes
Est-ce que tu la panses? 

Te tord-elle les boyaux,
T'arrache-t-elle les tripes,
Te brûle-t-elle la peau?

Te ronge-t-elle l'âme, te fend-elle le coeur?

Coule-t-elle sur tes joues,
Te broie-t-elle les poumons?
Est-ce qu'elle t'asphyxie, 
Est-ce qu'elle t'insomnie,
Est-ce que tu la fuis? 

Est-ce que tu la cours, est-ce que tu la danses, est-ce que tu la chantes, est-ce que tu l'écris,

Ta douleur? 

C’était bien…

Sortir. Lever les yeux vers la lumière. Regarder frémir les marronniers en fleurs, écouter les oiseaux chanter. Se sentir vivante. Et puis passer devant toutes ces devantures fermées, croiser tous ces fantômes masqués, sentir son cœur se serrer.

Je suis vivante mais Paris ma ville est comme morte.

Mon heure de liberté conditionnelle écoulée, je remonte les escaliers. Ce sont les jolis escaliers de Montmartre, la Butte est belle même quand tout va mal. A mi-chemin des marches, une micro-terrasse, sans aucun doute l’atout charme du studio sombre et exigu qui y donne accès. Il y a là des plantes, une table de bistrot sur laquelle sont posées deux bières et un morceau de saucisson, quelques loupiottes multicolores, deux amoureux, et Bourvil qui chante doucement Le Petit Bal Perdu. Ils ont 20 ans en 2020, et dansent, dans les bras l’un de l’autre, sur cette chanson qui parle d’eux, de notre bal perdu, et de ce qui reste debout au milieu des gravats.