La minute Com – Pourquoi #RestezChezVous est un hashtag de merde

Je ne sais pas d’où est parti ce hashtag. Mais plus le temps passe, et plus j’ai envie de le faire bouffer à la personne qui en a eu la brillante idée. Pourquoi ? C’est très simple.

Tout d’abord parce qu’il y a à l’intérieur un verbe à l’impératif. Qui aime les verbes à l’impératif, sérieusement ? Le seul qui passe, c’est peut-être « Prenez soin de vous ». Et encore, Garnier a tout fait foirer avec son « Prends soin de toi ».

Ensuite, « restez chez vous » exclut le locuteur. Donc quand tu lis ça, tu as l’impression que le gars (désolée les gars, ça tombe beaucoup sur vous en ce moment – mais c’est encore un autre sujet), tu as l’impression, donc, que le gars se pose en citoyen absolument modèle, irréprochable, impeccable, qui va, lui, supporter sans ciller le printemps confiné. Et à qui font envie les types qui se posent en citoyens-modèles-irréprochables-impeccables sérieusement ? Vous vous souvenez, le premier de la classe tête-à-claques ? Bon, voilà.

En outre, le « restez chez vous » peut faire péter les plombs à ceux qui, depuis leur 30 m2-sans-luminosité-avec-les-bébés, se demandent si cette injonction n’est pas le fait de celui-là même qui fait son yoga quotidien depuis la terrasse en teck de sa résidence secondaire « au vert ». Ils n’ont rien contre les gens qui ont des résidences secondaires au vert, s’ils avaient une résidence secondaire au vert ils s’y confineraient avec joie. Mais justement, les joies du « chez soi » ne sont pas les mêmes pour tous, et donc un « restez chez vous » potentiellement asséné depuis une terrasse en teck leur reste un peu en travers, ce que l’on comprendra aisément.

Voilà pourquoi, je crois, ce hashtag est à chier.

Attention, je ne suis pas en train de vous dire d’aller batifoler dans les rues. Je suis en train de dire que les termes qu’on choisit, que la posture qu’on adopte, ont leur importance. Qui est le capitaine qui d’un mot fait se relever des troupes exsangues ? Qui réussit à faire s’élever du champ de bataille cette clameur qui porte la victoire ? Eh bien c’est le gars qui crie « Allons-y, mes amis ! » et qui se jette le premier vers les lignes ennemies. Pas le connard qui dit « Allez-y, mes braves ».

#RestonsConfinés #OnVaEnChierMaisEnsemble #PutainCestChaudMaisOnVaYArriver #LetsStayHome #YesWeCan #LetsDoIt

PS : ouais, je suis tout à fait consciente que la nature quelque peu agressive de ce post puisse être, elle aussi, contre-productive. Mais je m’en fous, chuis pas sur twitter moi, et je ne révolutionne pas le monde avec des hashtags.

Une colère ancienne

f80a64a47260223afaf6237e881a7fb0Chaque mois je saigne d’une colère ancienne,  charriant torrents de lave fumante, furie de jeunes filles salement reluquées, enfermées, douleur de  femmes enfermées dévouées, rancœur de mères (auto) sacrifiées, enfermées. Depuis la nuit-des-temps-et-oh-tu-sais-la-nature-est-ainsi-faite-et-on-ne-changera-pas-les-hommes.

Et j’ai envie de hurler, tout casser,  je vais imploser je crois, et je finis par pleurer, jusqu’à enfin pouvoir, calmement, parler.

En matière de féminisme la question du devoir de mémoire est centrale.

Faut-il tout oublier, pour pouvoir de zéro recommencer, tabula rasa, tout ça ? Parce qu’enfin, c’est vrai, pourquoi Monsieur Mâle, 40 ans, amoureux, amant, père, frère, ami, simple citoyen, pourquoi Monsieur M., qui n’a rien demandé d’autre que de pouvoir tirer paisiblement sur sa cigarette électronique, devrait-il être mêlé à tout ça ? Pourquoi faudrait-il qu’il risque, chaque mois, de finir noyé-emporté par la colère ancienne ? Lui qui respecte la jeune fille en fleur, qui fait la cuisine et la vaisselle, lui qui pousse la poussette du rejeton jusqu’à la crèche tous les matins (d’une seule main, marchant presque à côté – et non derrière – la poussette, ce qui lui fait occuper tout le trottoir mais le rend choupinou)…

Oublier, n’est-ce pas risquer de se faire piéger-enfermer de nouveau ? Et si l’enfermement durait jusqu’à la fin des temps ?

Je ne sais pas. Mais ce que je sens, du plus profond de ma chambre magmatique, c’est que j’ai besoin que Monsieur M. me dise enfin, oui c’est vrai, on a merdé, nous, tous les mâles-depuis-la-nuit-des-temps, à vous enfermer vous, nos filles, nos sœurs, nos mères, nos amies, nos amantes. Bon, vous n’avez pas toujours été tendres non plus, et puis parfois vous vous êtes aussi enfermées vous-mêmes hein, mais bon, faut avouer, on a merdé. Allez, on oublie tout mais on fait gaffe maintenant, promis, et on recommence à zéro, tabula rasa, tout ça ? Vraiment ensemble, cette fois ?

Oui, voilà, Monsieur M. n’a aucune raison de devoir s’excuser pour qui que ce soit, on a juste besoin que monsieur M. reconnaisse la douleur ancienne.

Summer of life

Bien sûr il y a ces quelques cheveux blancs qui doucement mais sûrement, poussent, et puis ces petites nervures que tes sourires creusent autour de tes yeux. La différence de densité de l’écorce, delta si cher à l’industrie cosmétique.

Mais à part ça, franchement ça va… Ca va même plutôt bien.

Il faudrait leur dire, aux plus jeunes, comme il est bon d’avoir 40 ans.

IMG_2385

Derrière toi, l ‘impuissance de l’enfance, quand la qualité du terreau duquel tu tentais d’émerger dépendait de jardiniers pleins de bonne volonté, mais aux pouces plus ou moins verts.  Nord, sud, est, ouest, dans quelle direction pousser, autour de quels tuteurs s’enrouler ? Derrière toi, l’incertitude des jeunes années. Pousser, pousser sans trop avoir le temps d’y penser, ployer, ployer, quand souffle la tempête, perdre des plumes et tenir bon.

Et soudain, te retrouver debout,  racines solidement ancrées, ramure déployée, toutes fleurs dehors. Tu sais. Tu sais quelle eau est bonne pour toi, et quand tu n’en as pas assez, tu sais à quelle profondeur aller en puiser, et tu y vas. Tu sais à quelle heure le soleil sera assez doux pour te réchauffer sans te brûler, tu sais de quel parasites te méfier, tu sais à quels saints de glace te vouer. Tu sais, tu fais.

Tu es toi, tu fais avec toi, tu t’aimes bien, enfin.

La récolte sera bonne les amis, cueillez dès aujourd’hui, le bonheur de la vie.

J’aime

J’aime les gens qui dansent dans le métro

Qui chantent dans les couloirs

Les gens qui s’habillent bizarrement

Les poètes de l’instant.

 

IMG_0978

Et aussi ceux qui dansent en short rose fluo

 

Jour après jour

Rideau. Lever.

Tu allumes ton extension digitale, non parce que t’es accro, mais parce que si la lumière bleue empêche de dormir, elle doit bien aider à se réveiller, tu te dis.

Petit déjeuner avec Nicolas D. Tu préfèrerais Edouard B. mais il faut bien s’informer quand on n’a pas la télé…

Ligne 13. Compressé, le trajet. Tu les a toujours un peu méprisés, les tireurs de tronche du métro. Maintenant t’as juste envie de les prendre dans tes bras. Pour les féliciter de réussir à supporter ça chaque matin chaque soir de chaque semaine de chaque année. Et sans doute aussi, pour te réconforter.

Tu sors de la boite à rouler, pour entrer dans la boite à taffer. Tu poses tes fesses sur un siège à l’ergonomie bien pensée, tu colles tes yeux sur à l’écran, illuminé. C’est parti pour une journée. Tu te lèves, café.

Dix mails, tu t’empêches autant que possible d’écrire des trucs comme « je reviens vers vous asap ». Il te faut quelque chose pour supporter ça. Allez, du chocolat. Tu te lèves, tu te poses sur cette chaise à l’ergonomie bien pensée, qui, tu le sais, va bientôt devoir supporter des fesses engraissées.

D’ailleurs tiens, c’est l’heure d’aller dans la boite à manger.

Des légumes, mon royaume pour des légumes, en prévision des madeleines à l’huile de palme hydrogénée du goûter. Bon, les gens sont gentils. Tu ne devrais pas te plaindre. Tu as un travail, avec des gens gentils. Pense aux petits Syriens. Mais tout de même, plutôt que de la pluie et du beau temps, tu aimerais bien les écouter parler de leurs peines et de leurs joies, des instants qui ne finissent pas (Yaourt perso de Youssou N’ D. et Neneh C. NDLR).

Tu te rassois, prête pour tes deux-trois heures quotidiennes de torture. Ne. Pas. Laisser. Faire. Ces. Paupières. Soulever. Ces. Paupières. 2h40 aujourd’hui, tiens.

Réveil/union. Ah ! C’est mieux, on est comme au spectacle. Ici à côté du téléphone spécial conf-call le jeune cadre organisé, là près de la porte le bientôt-retraité blasé, ici la chargée de projet motivée, là le stagiaire éparpillé. Aaaah, les mots clowns, les voilà, on les attendait ceux-là. Copeel, Brife, Line, mes amis. Quand ça commence à partir de sucette il y en a toujours un pour sortir la Méthode à Gilles. Elle fonctionne à tous les coups, celle-là, c’est fort.

Tu te lèves, tu te rassois. Tu te lèves, madeleines. Tu te rassois. Tu es assis. Tu travailles. C’est bien.

Tu te lèves, tu quittes la boite à taffer pour rejoindre la boite à rouler.

Trop fatigué. Pour bouger, pour sortir, pour rire, pour picoler, pour parler, pour danser, pour faire à manger.

Pour le chercher, ton ciel dégagé.

Pas en vie.

Comme disait l’autre : perdre sa vie à la gagner.

La plus petite des boites t’attend, dans pas longtemps. C’est pour bientôt, le rideau.

N’oublie pas.

 

Ashanoir

copyright : Clotchard Crasvat – Anartisanat

Indian voodoo

Je les avais trouvées au milieu d’autres figurines à vendre, par un beau dimanche après-midi de brocante. Elles coûtaient 3 euros chacune, autant dire rien au regard de la valeur qu’elles avaient pris à mes yeux dès le premier coup d’oeil; je les achetai donc sans avoir même à y réfléchir et les baptisai sur le champ. Lui s’appellerait Vikesh, elle serait Vidya.

Vikesh et Vidya

Leurs yeux étaient ourlés de khôl et la guirlande qu’ils tenaient chacun à la main indiquait qu’ils s’apprêtaient à s’unir pour le meilleur et pour le pire. Je leur ai fait une place sur la commode qui me tenait lieu de coiffeuse, entre un miroir et une boite à bijoux.

Ces deux-là portaient sur eux bien plus que quelques centimètres de vêtements traditionnels : l’odeur de l’Inde à la sortie de l’avion, celle de la boite à priser de ma grand-mère, celle du santal dont on me parfumait les poignets quand, petite, j’allais à la mosquée. En les observant je pouvais entendre Nusrat, Mukesh et Lata chanter et mes tantes éclater de rire en VO non sous-titrée devant un chaï fumant.

Deux petites racines posées sur une commode, un morceau d’Inde dans un appartement parisien.

Quelque chose pourtant n’allait pas. J’étais incapable de mettre des mots dessus , mais il y avait en Vikesh et Vidya un je-ne-sais-quoi qui me turlupinait. J’y pensais à chaque fois que je me postais face à eux pour me poudrer le nez, puis je passais à autre chose, mais l’étrange sensation persistait.

Un jour je décidai donc de les détailler millimètre par millimètre pour en avoir le coeur net. 
Vikesh: son turban rose, son tilak, sa petite moustache,  son sherwani et son churidar à broderies dorées, ses babouches… Jusque là tout allait bien. Vidya: ses bracelets aux chevilles, son lehenga choli,  ses yeux ornés de khôl et… BAISSES.

Voilà. C’était donc ça. La tête inclinée, le regard baissé. Devant mes yeux ont alors défilé toutes les mariées en sari rouge et or que j’avais maintes et maintes fois admirées, traversant avec une lenteur toute étudiée la salle réservée aux femmes, une demoiselle d’honneur à leur côté. L’humilité et la modestie bien sur, vertus cardinales au pays de Gandhi. Mais Vikesh, étrangement, n’avait pas les yeux aussi baissés que ceux de Vidya et gardait la tête bien droite. Pourquoi? C’était comme ça. C’était comme ça depuis toujours et partout dans le monde les petites filles indiennes continuaient à regarder avec des étoiles plein les yeux des femmes aux tenues scintillantes, aux mains recouvertes de henné et aux yeux baissés. Ce jour-là j’ai compris pourquoi il m’était si difficile de relever les yeux et la tête, de redresser les épaules.

Que faire? J’ai hésité à bruler mes deux poupées dans le plus pur style vaudou-hausmannien, mais je n’ai pu m’y résigner. Trop peur de jeter le bébé avec l’eau du bain, de voir ma grand-mère, Lata et mes tantes partir en fumée avec les cendres de Vidya. Mes figurines ont finalement déménagé et trônent sur ma cheminée.

Je crois qu’il faut que je continue à les regarder, mais bien en face désormais.

Révélations

Je l’ai su dès que j’ai vu ses photographies, alors que je ne la connaissais pas encore vraiment : Justine aime voyager. Avec la série de portraits en noir et blanc de sa prochaine expo Music’Spirits, c’est un voyage vers un lieu d’ordinaire inaccessible aux profanes qu’elle nous propose: celui où les musiciens offrent leur âme aux Dieux de la musique.

Les paupières closes, nimbés des mêmes vapeurs que celles qui accompagnent les créatures célestes, ils sont « ailleurs ». Concentrés à l’extrême, méditatifs, ils communient. Leurs yeux ouverts sont levés au ciel, attendant la révélation, ou plongent dans les vôtres, présents et absents tout à la fois.

C’est cet instant précis que Justine a la talent si particulier de savoir saisir : cet instant où la foule entre en transe, où les musiciens, extatiques, possédés corps et âme, ne sont plus eux-mêmes que les instruments d’Apollon et de Sarasvati, humbles intermédiaires entre la Musique et son public. Un moment hors du temps…

Si comme moi vous aimez les échappées vers d’autres horizons spatio-temporels, allez faire un tour à la Galerie Rouan (3 rue Pérée 75003 Paris) du 12 au 22 octobre. C’est un voyage qui en vaut le détour, je vous le promets.

 

Laissez-moi danser

Regarde-moi. J’ai 9 ans, je suis en vacances dans un luxueux hôtel de l’Océan Indien. Le dîner est terminé, le spectacle des Gentils Animateurs aussi, la piste de danse s’illumine, mes yeux aussi, mais très vite la musique qui fait battre mon cœur et me donne envie de danser comme le font les grands n’est plus qu’un lointain écho. On rentre. Le ton de la voix de mon père est sans appel, la piste de danse n’est pas un endroit pour les enfants. Je me glisse sous les draps empesés de mon lit en bois précieux comme on entrerait dans un cercueil. J’ai 9 ans et j’enrage, j’ai 9 ans et je pleure parce que je ne peux pas danser.

Regarde-moi. Je dois avoir 12 ou 13 ans. On est une tripotée de cousins et cousines dont je suis l’aînée, dans un célèbre et un peu cheap centre de vacances solognot. Le jour on s’ébat dans des vagues artificielles, on pédale à toute allure, on se défie au bowling. Et le soir… Le soir on chuchote, on complote, on élabore des stratégies de sioux pour réussir à sortir sans se faire griller par les parents, les oncles et les tantes : je fais faire le mur à mes poussins de cousins, parce qu’il est impensable qu’on n’aille pas danser sous la grande bulle de verre.

Regarde-moi. J’ai 13 ans, peut-être 14, des lunettes et des notes de première de la classe, mais des copines qui portent des dock martens, écoutent les Berurier Noirs, goûtent à leur premières bières et à leurs premières menthols au parc à côté du collège. Je suis invitées aux boums d’après-midi, j’y vais une fois, deux fois, et j’adore ça, même si le moment des slows est toujours compliqué. C’est que je fais une tête de plus que tous les garçons présents, alors forcément… Et puis je ne sais pas trop pourquoi, ma mère me dit que non, que je ne vais pas me rendre à cette troisième invitation parce que ça fait trop d’affilée, et qu’on va plutôt aller à la mosquée. Je fais ma première crise et c’est décidé, je vais désormais détester aller à la mosquée.

Regarde-moi. J’ai 17 ans, je suis assise sur la couverture en crochet mon lit. La chambre dont j’ai hérité est rose. Mais comme on est à « Tana », où l’insécurité sévit déjà, la fenêtre a des barreaux. Roses, les barreaux. Il y a cette fête, où sont tous mes amis, et où je n’ai pas le droit d’aller. Parce que je suis indienne et musulmane et chiite et que dans ma communauté ça ne se fait pas, les filles ne sortent pas. Des tas d’idées me traversent l’esprit. Je pourrais me trancher les veines, ça ferait sans doute moins mal que ce putain de sentiment d’injustice qui me bouffe le ventre. Je pourrais me raser la tête, ça ferait bien chier tout le monde, ma famille bien sûr, mais aussi tous ces hypocrites pro-voile qui donnent le la dans ma « communauté » tout en couchant à droite à gauche alors que la seule chose ce que je demande, moi, c’est d’avoir le droit de danser et de rouler quelques pelles. Alors je mets Goran Bregovic à fond les ballons et je m’enfile la bouteille de gin que j’ai trouvée à la cuisine. Entière.

Regarde-moi. J’ai 20 ans. Je suis en Khâgne, mais je ne travaille pas. Je passe ma semaine dans un état semi-dépressif, demandant à mes voisins de me réveiller une heure avant la fin des colles pour ne pas – tout de même – rendre feuille blanche à mes chers professeurs. Toute mon énergie est tendue vers un seul but : ma sortie du vendredi soir, celle où je danse de minuit à 9 heures du matin avec pour seul carburant la conso comprise dans le prix de l’entrée.

Regarde-moi. J’ai 31 ans, je me promène sur le Pont des Arts avec une petite chose de 5 mois dans le ventre. C’est l’été, des groupes d’ados font ce que font les ados l’été : ils s’agglutinent autour de leur pote qui joue de la gratte et chantent. Et bien qu’assis par terre, ils dansent. Et moi je pleure toutes les eaux de mon corps parce que je me dis que je n’aurai jamais été une de ces ados-là.

Regarde-moi. Je fête mes 36 ans et je raconte à mes amis effarés ce qui m’est apparu comme le plus beau moment de ma vie : 2h du matin dans l’hiver parisien, une énorme fanfare improvisée à Ménilmontant, et les passants qui s’arrêtent et se mettent à danser, on est 40 on est 50 on est 100 on a l’impression d’être des milliers, et tout le monde sourit, et les mecs même bourrés laissent les nanas tranquilles, c’est une ode à la vie, ouais il y a eu le 7 janvier, ouais il y a eu le 13 novembre mais vous savez quoi, on a pas peur, et on apporte la lumière même là où la nuit est la plus obscure et on vous emmerde vous les semeurs de mort. Je danse, seule et entourée d’amis inconnus, jusqu’à 3h et demie. J’ai 36 ans et le plus beau moment de ma vie est une fête dans les rues de Paris.

Regarde-moi. J’ai 37 ans et tout ce que je veux c’est que l’air soit doux, qu’il y ait des des loupiottes et des lampions, et qu’on danse en saluant le soleil couchant. Oh je t’assure, je ne demande pas grand chose, je n’aime pas les paupières dilatées du petit matin mais je ne veux pas me coucher tôt non plus, tu sais comme ça me fait pleurer.

Laissez-moi danser

copyright Tom Sanslaville

Ecoute-moi, c’est ainsi que je veux mourir, un jour. J’aurai 85 ans, le soleil réchauffera mes vieux os et la musique mon vieux cœur. Je danserai doucement, ça sentira l’herbe et la fleur d’oranger, je boirai une ou deux gorgées de bière très fraîche (blanche, la bière) et puis j’irai m’asseoir sur un banc. Je poserai ma tête contre le creux de mon bras après avoir repoussé tous mes bracelets tintinnabulants, je fermerai les yeux et mon âme continuera à danser doucement pour moi, jusqu’au ciel cette fois. Et cette âme n’aura pas 85 ans, elle en aura 9.

Tu es encore là ? Alors écoute-moi, une dernière fois. N’empêche jamais qui que ce soit d’aller danser. Tu me le promets ?

 

Eloge de la normalité

Assez précocement dans ma vie, je me suis déçue. Je n’avais aucun talent particulier, ni pour le dessin, ni pour le chant, ni pour la musique, ni pour la cuisine, ni pour le jardinage, ni pour le bricolage … Je me trouvais d’un mortel ennui, et sans doute est-ce pour m’en divertir, au départ, que je me suis fait des tas d’amis artistes. Des gens passionnants. Des tourmentés, des écorchés, des énervés, des déprimés, des exaltés, mais des passionnés, toujours.

Mon travail ne m’aide pas beaucoup à me faire davantage à ma désespérante banalité : quand tu écris ton boulot c’est de raconter des histoires susceptibles d’accrocher les gens. Les communicants l’ont bien compris, qui te préparent pour vendre ce qu’ils ont à te vendre du « storytelling » à faire pâlir d’envie les plumitifs de tout poil. Tu traques les passions, tu pistes les vocations, tu veux du cœur et des tripes, du sang et des larmes. Faut que ça transpire , comme dirait l’autre.

Ca, c’est ce que je cherchais quand j’ai interviewé Béatrice, la créatrice de bijoux de la rue de l’école de mon fils (un véritable guet-apens cette rue). Béatrice à grandi en Allemagne, pas loin de la Forêt Noire. Elle a étudié les sciences de l’islam à la fac, et puis s’est dit qu’il lui fallait aller vers autre chose. Elle a donc déposé des dossiers à droite à gauche, en archi, en design du bijoux et de l’objet, et comme c’est cette voie qui l’a retenue, eh bien, elle s’est lancée. « Je n’étais même pas forcément attirée par les bijoux, plutôt par le côté analytique de la chose, la réflexion autour de l’objet lui-même », avoue-t-elle. Après quatre années d’études, quelques fructueuses participations à des salons, elle s’installe à Paris et ouvre sa boutique, dans laquelle elle crée et vend depuis maintenant 13 ans. Cette histoire, elle me l’a racontée il y a un an. L’ennui, c’est que j’étais incapable d’en faire quoi que ce soit. Gros problème de storytelling. Je suis retournée la voir pour lui faire part de mon désarroi et c’est elle qui m’a sortie de l’impasse dans laquelle je me trouvais : « C’est intéressant, aussi, de raconter qu’on peut faire de belles choses même s’ il n’y pas d’histoire folle derrière ».

Elle a raison Béatrice. J’en ai la preuve à chaque fois que je ralentis le pas devant sa vitrine pour admirer les merveilles qu’elle crée : des bijoux qui portent sa griffe, quelque chose de brut et de raffiné à la fois, très loin du plan-plan des bijouteries tradi, et encore plus loin du mimi des bijouteries fantaisie. Elle écoute ses clients avec attention et les observe de ses yeux perçants, trouve le bon compromis entre leurs desiderata et ses idées à elle, et fabrique à partir de tout ça une pièce unique, née d’un savant mélange d’envies, d’idées, de savoir-faire, d’application, de métaux nobles et de pierres précieuses.

Merci pour la jolie leçon, Béatrice.

Les bijoux de Béatrice Knoch, 17 rue André del Sarte, 75018 Paris, 01 42 57 97 59.

Suivre Béatrice sur facebook.

C’est quoi la nuit

Il en est qui disent : The night is dark and full of terrors.

IMG_3660

Possible.

Mais la nuit, c’est aussi ce moment lumineux, où tu croises des inconnu(e)s dans la rue, avec qui tu passes quelques heures de ta vie. Ce moment où tu rencontres des frères et sœurs d’humanité, qui traversent les mêmes misères, rient du même rire, et dansent sur un tempo qui n’est pas tout à fait le tien mais qui te convient.

La nuit tu vas à des lancements de bouquins, ce soir c’est Mon cher stagiaire, c’est ta pote Marie Autier qui a tout organisé et n’en déplaise à la famille Calmann-Levy, elle a tout défoncé, tu joues à peeping Tom, tu sens, tu goûtes, tu touches, on te chuchote des poèmes de Musset, de Sade, de Prévert de Baudelaire à l’oreille, t’es chez Cocteau et Marais, et c’est chic bien sûr, et c’est intelligent évidemment, mais c’est surtout beau tout ça, voilà, c’est ta pote, et elle fait ce genre de choses, du beau avec le « ça ». Tu parles du parfum des hommes avec Emmauelle, qui est là pour faire son job d’animatrice olfactive mais en vrai elle te fait voyager et tu t’en ferais bien une pote, et tu te retrouves à parler avec elle de l’odeur de l’Inde, ou de celle des hommes dont tu vaporises le parfum sur un bout de tissu pour être bien sûre de ne pas manquer.

 

La nuit tu vas à des vernissages, ce soir c’est celui de Justine Darmon, c’est la fraîcheur du voyage, la moiteur des concerts et le goût de l’enfance, et le videur cite Mao.

La nuit c’est 5h du mat, et à 7h30 il faudra se lever.

Demain est une autre nuit.