Réponse complète

« Vous êtes en réponse complète » a dit l’une.

« Vos résultats ne sont pas bons, ils sont excellents » a dit l’autre. « Il y a à peine quelques années, quand on n’avait pas encore trouvé le bon traitement pour les cancers triple négatifs, je perdais mes patientes à la pelle« , a t-elle ajouté…

J’ai demandé ce qu’elle voulait dire par quelques années, elle a répondu « environ cinq ans« . J’ai tout de même un certain sens du timing.

Bref, tout ça veut dire que

J’ai été si bien soignée que j’en ai guéri,

Je me suis tant battue que j’en ai guéri,

J’ai reçu tant d’amour, tant d’aide, tant de pensées et de prières que j’en ai guéri.

On n’est pas censées dire qu’on est guéries. Même les médecins ne nous le disent pas. Officiellement, on a 5 ans de rémission devant soi, 5 années pendant lesquelles on va être surveillées de près. Mais moi je m’en fous, le passé n’existe plus, le futur n’est pas encore, alors en cet instant, en cet instant qui se renouvelle à chaque fois que j’inspire-expire, je suis guérie, et heureuse, et soulagée.

La première chose que j’ai faite quand j’ai appris la nouvelle a été de remercier l’Univers, pour tout ça. Il se trouve que je n’ai pas de forêt ni de montage ni de lac ni d’océan près de chez moi et qu’à Paris la vue sur les étoiles n’est pas dingue, alors je suis allée dire merci à Saint-Jean de Montmartre, avec force larmes et force cierges.

J’ai pensé à organiser une grande fête, et puis je me suis souvenue de la fatigue, ma compagne pendant encore un bon moment, et je me suis ravisée. J’ai envie d’être sûre de ma pleine forme quand je célébrerai cette victoire, et je voudrais que les larmes qui commencent à couler à présent que je peux baisser la garde, deserrer poings et mâchoire, aient eu le temps de s’assécher. Et puis ce bonheur est très intérieur, je n’arrive pas vraiment à le manifester à la hauteur de ce qu’on attend de moi, je crois. Il est dense, silencieux et ne me monte à la gorge en un élan de cri de joie que lorsque je suis seule. On est étrange, parfois.

Sur cette photo, prise par @felix_marcel à Arles (allez vous faire tirer le portrait par lui si vous y allez avant la fin des Rencontres photographiques, c’est un amour, et la saison a été rude), je regarde le chemin parcouru, mais surtout ce qui, partout et en moi, m’a aidé tout au long de  traversée.

Rien n’est complètement terminé, j’ai encore des tas de séances de kiné, de radiothérapie, d’immunothérapie et de dieu sait quoi encore qui m’attendent, j’ai aussi mes vieux dossiers « dictateur intérieur et stress chronique » à sérieusement bosser, mais le plus dur est fait, et je voulais, du fond de mon cœur, vous remercier de m’avoir si bien accompagnée.

Love U all!

Réfugiée climatique

Une troisième canicule, avant même la mi-juillet.

Nos enfants ont étouffé dans leurs classes. Nos cours d’eau s’assèchent, nos forêts brûlent, il y a des malaises, il y a des morts, humains, animaux, tous y passent. Dans les services sans clim’ de nos hôpitaux, malades et soignants suffoquent de concert.

Puisqu’en ce moment je fais partie de la catégorie « malades », laissez moi vous conter mes riantes aventures en temps de canicule.

Je suis traitée à  Curie pour mon cancer du sein et dieu merci, l’Institut est climatisé. Je vis dans au 1er étage d’un appartement parisien et, en fermant les volets, j’arrive dieu merci à maintenir chez moi une température de 28°C quand il fait 33-34 dehors.

Mais je suis sensée marcher le plus possible, pour renforcer l’efficacité de ma chimiothérapie, en atténuer les effets secondaires, et diminuer le risque de récidive. Le problème, c’est je défaille dès que je mets de pied dehors… Un peu ennuyeux, n’est-ce pas… Sans compter que cette chaleur augmente ma fatigue et mes risques de déshydratation, et éprouve encore davantage mon cœur fragilisé.

La dernière fois que le thermomètre est monté à 40°C à Paris, je me suis réveillée très tôt le matin – chose qui ne m’arrive que lorsque mon système nerveux est en panique – et mon instinct de survie m’a crié : « Pars. MAINTENANT. ». J’ai regardé l’évolution des températures sur plusieurs jours et j’ai pris un billet de train pour Cherbourg.

Mais si j’ai la possibilité d’ainsi sauver ma peau, c’est très très loin d’être le cas de tous les malades de France. Et ça, ça me rend dingue.

Ce qu’il faudrait, on le sait, c’est végétaliser nos villes, changer nos normes (coucou les architectes de bâtiments de France), mettre des volets partout, climatiser les lieux qui accueillent nos plus fragiles, concevoir nos constructions nouvelles en y travaillant davantage la circulation de l’air.

Ce qu’il faudrait, surtout, c’est que nos politiques prennent ENFIN les mesures dont nous avons besoin pour rester dans les limites acceptables du réchauffement climatique. On ne devrait pas avoir à dire « dieu merci je suis à l’abri ». Le pauvre vieux n’a rien à voir là-dedans, la politique a tout à y voir.

Or, pour que nos politiques prennent bien la mesure des conséquences de leur criminelle impréparation  et que nous, personnes impactées par le changement climatique, puissions faire entendre nos voix pour les pousser à changer de braquet, un compteur citoyen est lancé sur le site  se compter pour peser. Directement ou indirectement touché.e.s par cette chaleur apocalyptique, déclarons-nous!

Histoire d’un féminisme

Fuck Ya Girl by @etienne_racine_photo

J’ai
Moins de 8 ans
Je suis assise
Sur des marches d’escalier
Je porte
Une jupe blanche.
Ma mère
Visiblement très gênée
Me demande de resserrer les jambes
Un oncle est là
L’homme le plus inoffensif du monde
Je le sais, elle le sait
Mais c’est un homme
Et une fillette
Ne garde pas ses jambes ouvertes
Devant un homme.

J’ai 10 ans, dans le cour de récré,
Rémi soulève ma jupe
Je l’attrape par les poignets
Je le fais tournoyer
Puis le lâche aux quatre vents
Et le vois s’écraser, contre le gravier
A l’infirmerie, Rémi.

11 ans, je prends le métro seule, comme une grande
Un homme me demande son chemin en anglais
Toute fière je lui réponds
En anglais
L’homme me remercie
Et me demande si je veux l’accompagner manger une glace
J’ai 11 ans
Mais je sais
Que tous les enfants feraient mieux
De ne jamais suivre les messieurs
Qui proposent des bonbons et des glaces.
Mon cœur de 11 ans bat la chamade
Je dis non merci
Et je saute hors de la rame,
Dieu merci.

12 ans, premières règles.
Je saigne, c’est normal, ça veut dire que je deviens une femme
Ca veut dire
Que je suis en âge de procréer.
Mais il faut cacher
Les serviettes, propres ou de sang souillées
Etre discrète, pudique
C’est une sale affaire de femmes
De femmes seules.

J’ai 12 ans
Et des seins.
D’horribles messieurs,
De 40-50-60 ans
M’envisagent goulûment
Et j’ai comme la nausée

J’ai 12 ans
Et des seins.
Frédéric, le petit gros pianiste prodige satyre précoce de ma classe
Les fixe de façon répugnante
Une blague salace sort de sa bouche
Balayette
Frédéric ne recommencera plus.

J’ai 13-14 ans
Un cousin éloigné
Fort pieux – lit le coran de façon admirable –
Me fait du pied sous la table.
Je retire mon pied.

Plus tard, à l’adolescence.
Depuis ma chambre à barreaux rose
Je pense à mes ami.es expats, malgaches,
Qui ont le droit de sortir, de danser
Je pense aux jeunes hommes de ma « communauté ».
Qui ont le droit de sortir, de danser
Et en profitent pour payer des prostituées. Ils peuvent enchaîner les conquêtes, les aventures, les histoires, nous il nous faut être sages, garder notre « réputation ».
Depuis ma chambre à barreaux rose
Je veux juste sortir, danser.

Aux grands déjeuners familiaux en campagne malgache
Les hommes d’un côté
De la table
Les femmes de l’autre
D’un côté ça parle business et politique
De l’autre recettes et cancans.
Je préfèrerais la politique et le business, je me dis.

18 ans
Je marche, rue piétonne
Un piéton
De toute la largeur de sa grosse main dégueulasse
M’empaume la fesse
Moi figée, lui s’en va, hilare.
Interminables secondes
Puis le feu me monte aux joues
Je voudrais
Lui courir après
Le secouer
Lui hurler dessus
Il est trop tard
L’homme est loin.
Je n’ai plus jamais marché insouciante
Je marche tête haute
Poings et mâchoires serrés
Les yeux qui disent
Me fait pas chier.
Et plus aucun gros dégueulasse
Ne vient me faire chier.

J’ai 26 ans, je rentre chez moi
Il est 23h, peut-être minuit
Pour la première fois
De ma vie
Je me sens suivie
Oui. Un homme me suit
J’ai peur, pour la première fois peur comme ça.
Heureusement il y a deux entrées pour mon immeuble
Je m’engouffre dans le passage sous la tour
Je cavalcade les escaliers
Le bip, la porte, sauvée.
J’aurai peur, pendant quelques jours
De recroiser le rôdeur de la tour.

33 ans, mère, mariée,
Je m’auto-moule dans le moule
De celle qui travaille « moins »
Bébé, ménage, cuisine,
Chaussettes et caleçons abandonnés
Au pied du panier.

46 ans, je vous raconte la longue naissance d’un féminisme.

Rédigé sans IA les gars.

Fatum

Servile vermine tu envahis le monde et je te vomis
Tu souilles l’air libre de ta foultitude masquée, je te conchie
Mon pauvre pauvre troupeau apeuré
Fuis donc, il n’est nul lieu où te cacher
Où que tu ailles, je saurai te trouver
Cours, cours donc, et crève.

À chaque seconde qui passe je te vois moins vivant
Chaque minute plus vieux, chaque minute plus vil, chaque minute plus veule
Qu’elle est vaine, ta pauvre volonté
Car tu veux vivre, pauvre imbécile !

Et pourtant tu mourras, parce que je le veux
Et tes chairs putrides seront bien plus belles
Que ne l’auront été tes plus belles années
Car elles nourriront les vers, elles nourriront la vie
Elles me nourriront moi, qui n’ai que faire de toi.

Au chauffeur inconnu

Retour des vacances de la Toussaint. De la gare d’Austerlitz à la place de Clichy Paris n’était que désolation. 

C’était un taxi et non un Uber, alors je ne connaissais pas son nom. Lui non plus ne connaissait pas le mien d’ailleurs, c’est pas mal aussi, la vie sans appli, ça remet un peu de mystère là où il n’y en a plus.  

Quand j’ai embarqué, le taximan qui attendait derrière lui dans la file a applaudi. Avec le narcissisme qui me caractérise (poke Nicolas L-B), je me suis dit qu’il félicitait son collègue et concurrent pour avoir embarqué une charmante jeune femme (si si) à l’air de gitane (je suis toujours chargée comme un baudet quand je rentre de vacances, en réalité je ressemble davantage à une mendiante rom,  mais un peu d’érotomanie du quotidien ne fait de mal à personne, surtout par les temps qui courent). Ces mignonnes félicitations entre coqs roulants eussent été  possibles, mais seulement dans le monde d’avant… 

Or nous étions en octobre 2020, au premier jour du deuxième confinement.

Et puis il m’a expliqué. Qu’en neuf ans à sillonner sa ville c’était la première fois qu’il n’avait fait qu’une seule course de la journée, la mienne, donc. Voilà trois heures qu’il patientait dans cette file, à guetter le client. Son collègue le félicitait d’avoir enfin réussi à faire son métier, ce pour quoi il s’était, ce matin-là, levé. Mon ego s’est pris une pichenette, et mon coeur un uppercut. Voilà ce à quoi avaient conduit les errements néo-libéraux de ceux de là-haut. L’Hôpital qui suffoquait, les gens enfermés, les petits commerces qui crevaient, pendant qu’Amazon et Uber-Eat triomphaient. 

 Il était comme sidéré. 

 On s’est dit que monde semblait être devenu fou. 

On s’est dit que ça allait péter, parce que bientôt il n’y aurait plus de billets pleuvant,  façon feu d’artifice, pour éteindre le brasier. Parce que bientôt de plus en plus de gens allaient avoir faim. Ou froid. Ou les deux. 

 Il m’a fait rire en me racontant les couillons qui, DE NOUVEAU, avaient fait deux heures de queue pour des stocks de papier cul. « Les gens sont cons, mais cons ! », m’a-t-il dit. C’était peut-être ça, le problème ? 

Nous étions arrivés. Il m’a aidé à sortir ma valise du coffre, on s’est regardés, yeux-par-dessus-masque, et on s’est dit : « Bon courage. Prenez soin de vous ». Du fond du cœur. 

Demain les petits commerces ouvrent de nouveau, demain nos laisses prennent 20 km de mou, demain j’espère que mon chauffeur d’une nuit embarquera plein de parisiennes vraiment jolies.

Prisonnière de l’instant

Nous avons tous entendu ces phrases qui nous poussent à la sagesse, nous savons tous que le passé n’est plus, que le futur n’est pas encore, et que par conséquent la seule temporalité dans laquelle nous pouvons et devons nous plonger est le présent. Vivre, ici et maintenant, cesser de ruminer, cesser de s’angoisser.

Prédisposion naturelle ou fruit de mes apprentissages ? Je ne sais pas trop d’où m’est venue cette capacité, mais l’instant présent, je peux vous dire que je maîtrise. Enfin, je maîtrisais, jusqu’à ce putain de virus qui enterre un peu plus chaque jour tout ce qui me tient : le lien. Je vous parle du lien que l’on ressent à travers la présence d’un être humain en chair et en os debout devant soi, tout sourire. Celui que l’on ressent à travers les grands éclats de rire exempts de la crainte d’asperger son voisin d’aérosols assassins. Celui des accolades, celui des embrassades, celui des chuchotements, celui des rapprochements.

Je maîtrisais, disais-je. Mais l’instant, j’en suis désormais devenue prisonnière. A présent sous mes yeux éberlués, nous sommes tous masqués, éloignés. Le quotidien ce sont les copains qui me disent qu’ils vont s’en aller, au vert. Le quotidien ce sont les articles qui m’expliquent que seuls les liens les plus serrés pourront perdurer. Dans cet article intitulé « Le coronavirus prépare-t-il la revanche des campagnes » de l’Institut sapiens, je lis ceci : « Demain, il se pourrait bien que l’on achète plutôt le privilège d’être éloigné des autres. Nous chercherons à minimiser les contacts avec les gens qui n’appartiennent pas à nos cercles familiaux ou amicaux proches. La distance à autrui deviendra un nouveau paramètre essentiel dans nos choix de vie. Outre le prix des jardins en ville, nous pourrions voir monter de façon inédite la valeur de ces communautés humaines à taille réduite que sont les villages et des habitations isolées. La campagne, en un mot, retrouverait durablement le lustre qu’elle a gagné en ce temps de confinement. Faudrait-il s’en étonner? Sur une terre sans cesse plus peuplée, il était fatal que la tranquillité et l’éloignement du reste des humains finisse par devenir un trésor recherché*».

L’éloignement du reste des humains, c’est cela, notre nouvelle promesse d’aube?

Le voilà le présent à venir, et il me glace le cœur. Sans doute cela va-t-il fonctionner pour toutes ces cellules familiales familiales qui semblent réussir à tenir en autosuffisance intellectuelle et affective, je les envie. Mais je fais partie de ces gens qu’une interaction entre citadins, qu’un moment de grâce dans le métro, nourrit jusqu’au lendemain. C’est vous dire si le présent m’est douloureux, en ce moment.

Alors je plonge dans l’instant.

L’instant c’est la danse, ces quelques heures où je prends ma DOSE (dopamine, ocytocine, sérotonine, endorphine). L’instant c’est moi scotchée à la guitare de Paulo, hypnotisée par la voix d’Amanda. L’instant c’est le soleil qui de l’eau va se refléter vers les feuilles d’un chêne amoureusement penché sur la berge d’un lac. Je ne réussis à sortir de l’état d’hébétude dans lequel je patauge des heures durant que pour m’organiser de nouveaux instants (et diable, je crois bien n’avoir jamais été aussi efficace de ma vie). Il faudrait bien tout de même que je m’attelle à des taches plus constructives. Cela m’est impossible. L’instant est mon seul temps, il est devenu ma prison.

Et déjà la danse se masque, déjà les vacances s’éloignent, mes instants se font rares et je ne sais plus où je vais pouvoir m’extraire du présent.

Spritz contre saucisse-purée, la battle

J’ai une confession à vous faire. Il m’arrive de préférer le spritz au chocolat chaud, à l’heure du goûter. Un début d’alcoolisme, peut-être ? Que nenni. Simplement, je ne digère pas très bien le chocolat chaud, et parfois le thé m’ennuie.

Et de la même façon que j’aime  le spritz à l’heure des boudoirs, des crêpes ou du pain au chocolat, je préfère la liberté des soirées qui restent à imaginer à la sécurité d’une saucisse-purée. D’un côté les amours splendides, le frou-frou des étoiles, le vin de vigueur, et de l’autre… Eh bien, une saucisse-purée.

Longtemps j’ai cru que l’humanité était divisée en deux catégories. Les femmes, qui ne pensaient qu’à plonger dans la saucisse-purée, et les hommes, qui ne pensaient qu’à la fuir, comme ils auraient fui une peste bubonique. Bien que très clairement née avec des gonades femelles, je me suis toujours rangée dans la deuxième catégorie, celle qui préférait la liberté à la saucisse-purée. Deux décennies se sont ainsi écoulées, à battre le pavé, à arpenter les musées, à boycotter le thé, à danser sous les cieux étoilés avec mes compagnons aux poches crevées.

Et puis, je ne sais pas très bien ce que s’est passé, la quarantaine approchant, mes petits poucets rêveurs ont commencé à être attirés par la saucisse-purée. Etait-ce là le cours normal de l’évolution de leurs papilles gustatives ? Etait-ce l’âge ? Etait-ce l’effet de l’âge sur leurs papilles gustatives ?

Toujours est-il que je ne voyais plus que ça, autour de moi. Des hommes qui voulaient de la saucisse-purée plutôt que des baisers enflammés. « Voilà j’en suis sûr une femme qui cuisine de la délicieuse saucisse-purée. Sans doute la meilleure saucisse-purée à la ronde, à n’en pas douter », semblaient-ils se dire.  Je m’étais, à leur yeux, transmuée en grande saucisse en robe de purée.

Alors oui, je comprends, quelque part, dans un coin de mon lobe droit, l’attrait de la saucisse-purée. Les petits visages encore ensommeillés d’après sieste, les brins d’herbe collés sur les mignons souliers, les jeux de société, l’écossage des petits pois au coin du feu de bois, ce soir c’est saucisse, purée ET petits pois. Je vois bien, tout ça,  le premier chapitre de la nouvelle histoire du soir, les angelots endormis, la douce chaleur du foyer.

Je vois, j’entends, mais je continue à préférer la fraîcheur du spritz à l’heure des ombres fantastiques. Et patiemment, j’attends mes nouveaux compagnons de bords de route, les fatigués de la saucisse-purée, ou ceux qui n’auront jamais voulu y goûter.

Et toi…

Te suit-elle à chaque pas,
Couche-t-elle avec toi?
Est-ce qu'elle s'empale en toi? 

Est-ce que tu la sniffes, est-ce que tu la bois,
L'oublies-tu dans des bras? 

Est-ce que tu la berces
A force de transes
Est-ce que tu la panses? 

Te tord-elle les boyaux,
T'arrache-t-elle les tripes,
Te brûle-t-elle la peau?

Te ronge-t-elle l'âme, te fend-elle le coeur?

Coule-t-elle sur tes joues,
Te broie-t-elle les poumons?
Est-ce qu'elle t'asphyxie, 
Est-ce qu'elle t'insomnie,
Est-ce que tu la fuis? 

Est-ce que tu la cours, est-ce que tu la danses, est-ce que tu la chantes, est-ce que tu l'écris,

Ta douleur? 

C’était bien…

Sortir. Lever les yeux vers la lumière. Regarder frémir les marronniers en fleurs, écouter les oiseaux chanter. Se sentir vivante. Et puis passer devant toutes ces devantures fermées, croiser tous ces fantômes masqués, sentir son cœur se serrer.

Je suis vivante mais Paris ma ville est comme morte.

Mon heure de liberté conditionnelle écoulée, je remonte les escaliers. Ce sont les jolis escaliers de Montmartre, la Butte est belle même quand tout va mal. A mi-chemin des marches, une micro-terrasse, sans aucun doute l’atout charme du studio sombre et exigu qui y donne accès. Il y a là des plantes, une table de bistrot sur laquelle sont posées deux bières et un morceau de saucisson, quelques loupiottes multicolores, deux amoureux, et Bourvil qui chante doucement Le Petit Bal Perdu. Ils ont 20 ans en 2020, et dansent, dans les bras l’un de l’autre, sur cette chanson qui parle d’eux, de notre bal perdu, et de ce qui reste debout au milieu des gravats.

La minute Com – Pourquoi #RestezChezVous est un hashtag de merde

Je ne sais pas d’où est parti ce hashtag. Mais plus le temps passe, et plus j’ai envie de le faire bouffer à la personne qui en a eu la brillante idée. Pourquoi ? C’est très simple.

Tout d’abord parce qu’il y a à l’intérieur un verbe à l’impératif. Qui aime les verbes à l’impératif, sérieusement ? Le seul qui passe, c’est peut-être « Prenez soin de vous ». Et encore, Garnier a tout fait foirer avec son « Prends soin de toi ».

Ensuite, « restez chez vous » exclut le locuteur. Donc quand tu lis ça, tu as l’impression que le gars (désolée les gars, ça tombe beaucoup sur vous en ce moment – mais c’est encore un autre sujet), tu as l’impression, donc, que le gars se pose en citoyen absolument modèle, irréprochable, impeccable, qui va, lui, supporter sans ciller le printemps confiné. Et à qui font envie les types qui se posent en citoyens-modèles-irréprochables-impeccables sérieusement ? Vous vous souvenez, le premier de la classe tête-à-claques ? Bon, voilà.

En outre, le « restez chez vous » peut faire péter les plombs à ceux qui, depuis leur 30 m2-sans-luminosité-avec-les-bébés, se demandent si cette injonction n’est pas le fait de celui-là même qui fait son yoga quotidien depuis la terrasse en teck de sa résidence secondaire « au vert ». Ils n’ont rien contre les gens qui ont des résidences secondaires au vert, s’ils avaient une résidence secondaire au vert ils s’y confineraient avec joie. Mais justement, les joies du « chez soi » ne sont pas les mêmes pour tous, et donc un « restez chez vous » potentiellement asséné depuis une terrasse en teck leur reste un peu en travers, ce que l’on comprendra aisément.

Voilà pourquoi, je crois, ce hashtag est à chier.

Attention, je ne suis pas en train de vous dire d’aller batifoler dans les rues. Je suis en train de dire que les termes qu’on choisit, que la posture qu’on adopte, ont leur importance. Qui est le capitaine qui d’un mot fait se relever des troupes exsangues ? Qui réussit à faire s’élever du champ de bataille cette clameur qui porte la victoire ? Eh bien c’est le gars qui crie « Allons-y, mes amis ! » et qui se jette le premier vers les lignes ennemies. Pas le connard qui dit « Allez-y, mes braves ».

#RestonsConfinés #OnVaEnChierMaisEnsemble #PutainCestChaudMaisOnVaYArriver #LetsStayHome #YesWeCan #LetsDoIt

PS : ouais, je suis tout à fait consciente que la nature quelque peu agressive de ce post puisse être, elle aussi, contre-productive. Mais je m’en fous, chuis pas sur twitter moi, et je ne révolutionne pas le monde avec des hashtags.