Jour après jour

Rideau. Lever.

Tu allumes ton extension digitale, non parce que t’es accro, mais parce que si la lumière bleue empêche de dormir, elle doit bien aider à se réveiller, tu te dis.

Petit déjeuner avec Nicolas D. Tu préfèrerais Edouard B. mais il faut bien s’informer quand on n’a pas la télé…

Ligne 13. Compressé, le trajet. Tu les a toujours un peu méprisés, les tireurs de tronche du métro. Maintenant t’as juste envie de les prendre dans tes bras. Pour les féliciter de réussir à supporter ça chaque matin chaque soir de chaque semaine de chaque année. Et sans doute aussi, pour te réconforter.

Tu sors de la boite à rouler, pour entrer dans la boite à taffer. Tu poses tes fesses sur un siège à l’ergonomie bien pensée, tu colles tes yeux sur à l’écran, illuminé. C’est parti pour une journée. Tu te lèves, café.

Dix mails, tu t’empêches autant que possible d’écrire des trucs comme « je reviens vers vous asap ». Il te faut quelque chose pour supporter ça. Allez, du chocolat. Tu te lèves, tu te poses sur cette chaise à l’ergonomie bien pensée, qui, tu le sais, va bientôt devoir supporter des fesses engraissées.

D’ailleurs tiens, c’est l’heure d’aller dans la boite à manger.

Des légumes, mon royaume pour des légumes, en prévision des madeleines à l’huile de palme hydrogénée du goûter. Bon, les gens sont gentils. Tu ne devrais pas te plaindre. Tu as un travail, avec des gens gentils. Pense aux petits Syriens. Mais tout de même, plutôt que de la pluie et du beau temps, tu aimerais bien les écouter parler de leurs peines et de leurs joies, des instants qui ne finissent pas (Yaourt perso de Youssou N’ D. et Neneh C. NDLR).

Tu te rassois, prête pour tes deux-trois heures quotidiennes de torture. Ne. Pas. Laisser. Faire. Ces. Paupières. Soulever. Ces. Paupières. 2h40 aujourd’hui, tiens.

Réveil/union. Ah ! C’est mieux, on est comme au spectacle. Ici à côté du téléphone spécial conf-call le jeune cadre organisé, là près de la porte le bientôt-retraité blasé, ici la chargée de projet motivée, là le stagiaire éparpillé. Aaaah, les mots clowns, les voilà, on les attendait ceux-là. Copeel, Brife, Line, mes amis. Quand ça commence à partir de sucette il y en a toujours un pour sortir la Méthode à Gilles. Elle fonctionne à tous les coups, celle-là, c’est fort.

Tu te lèves, tu te rassois. Tu te lèves, madeleines. Tu te rassois. Tu es assis. Tu travailles. C’est bien.

Tu te lèves, tu quittes la boite à taffer pour rejoindre la boite à rouler.

Trop fatigué. Pour bouger, pour sortir, pour rire, pour picoler, pour parler, pour danser, pour faire à manger.

Pour le chercher, ton ciel dégagé.

Pas en vie.

Comme disait l’autre : perdre sa vie à la gagner.

La plus petite des boites t’attend, dans pas longtemps. C’est pour bientôt, le rideau.

N’oublie pas.

 

Ashanoir

copyright : Clotchard Crasvat – Anartisanat

Etat de grâce

wackelpuddingherz-jellyheart-1417499-mDepuis quelques temps, ils s’étaient remis à sortir à deux. Rincés par les orages d’une relation fusionnelle, ils s’ouvraient enfin au monde. Son amour pour elle devenait moins exclusif, moins tyrannique, tandis que son amour à elle s’épanouissait comme une fleur trop longtemps privée de soleil.

 

– Ca te dit qu’on aille manger dehors ?

– Oui !

Il marchaient main dans la main et on se retournait sur leur passage. Quelque chose en eux parlait à la vieille âme du monde, celle-là même qui avait vu naître l’amour originel.

– Ici c’est bien non ?

– Oui c’est très bien.

Ils mangèrent en silence, nullement gênés par les blancs qui occupaient l’espace entre eux. Elle l’observait à la dérobée. Sa beauté lui coupait le souffle et, si elle s’y attardait trop, lui tordait les entrailles.

Longtemps, il avait essayé de la dévorer, corps et âme. A présent, c’était elle qui aurait voulu arrêter le temps pour fixer cette sensation, sa douceur et sa chaleur tout contre elle, à jamais. Ne faire plus qu’un, encore et encore, pour toujours. Folie pure, élan morbide qu’elle était heureuse de réussir malgré tout à dominer.

Elle piquait des frites dans son assiette sans qu’il s’en offusque, c’était dingue quand on y pensait.

– On partage un dessert ?

– D’accord !

Combien de fois s’était-elle vu répondre par la négative à cette question posée à d’autres? Et combien de temps cet état de grâce allait-il durer ?

– Je t’aime tu sais ?

– Je t’aime aussi maman.

VDM

scream and shout

scream and shout (Photo credit: mdanys)

Y’a des jours comme ça où tout ne va pas pour le mieux…

Des jours où t’en a marre de devoir t’extirper de la couette pour préparer un biberon aussitôt celui-ci réclamé, sous peine de terribles sanctions : la petite tête des mauvais jours, celle qui fronce les sourcils et fait les gros yeux, pleure pour un rien, refuse de manger, de s’habiller, et, bien entendu, de se mettre en route pour l’école alors que l’heure tourne.

Des jours où t’en as marre de répéter « allez, viens » avec une putain de voix mielleuse cinquante fois par jour : pour le sortir du lit, pour lui faire prendre son petit déjeuner, pour l’emmener dans la salle de bains en vue de le débarbouiller, pour l’exfiltrer de l’immeuble, pour le faire marcher dans la rue ; puis le soir, pour le faire sortir de la salle de classe, pour le pousser à quitter le parc où tu t’es pelé pèles les miches pendant des plombes tandis qu’il creusait des trous à la recherche de vers de terre, pour le faire entrer dans son bain, pour le faire sortir de son bain, pour lui demander de passer à table, pour l’inciter à ranger son bordel, pour le mettre au lit.

Marre de cette rengaine:

« Mange.
N’oublie pas de manger, mon grand. 
Tiens, mange. 
Allez hop, une bouchée.
Allez, c’est presque fini».

Et de finir par lui donner la becquée, pendant que ton repas refroidit, parce qu’il a plus envie de gigoter ou de dessiner que de porter sa petite fourchette à sa bouche.

Marre de lui courir après pour l’habiller, marre de te plier en quatre pour faire entrer sa jambe gauche dans le trou gauche de sa culotte, puis de son pantalon. Marre d’avoir encore mis les deux jambes dans le même trou, et de devoir tout recommencer.

Marre d’avoir les mains pleines de merde parce qu’il refuse toujours, à plus de 3 ans, de s’asseoir sur le trône, petit roi fainéant, et qu’avec les couches,  faut dire les choses comme elles sont, tu t’en fous partout.

Marre de l’immuable rituel pré-dodo A-vous-dirais-je-maman-mon-petit-lapin-as-tu-du-chagrin-doucement-doucement-s’en-va-le jour que tu chantes avec l’entrain d’un condamné aux travaux forcés, et donc encore plus faux que d’habitude.

Marre d’essayer de rester calme quand il enlève ses petites pompes et s’assoit par terre en pleine rue parce que tu lui as refusé une sucette.

Y’a deux-trois trucs dont tu n’as jamais marre, faut avouer.  Deux-trois trucs que tu vivrais bien aujourd’hui, demain, après-demain, et pour l’éternité. C’est ta joue contre la sienne, incroyable comme elle est douce, plus douce que tes lèvres qui embrassent son front, le creux de son nez, la chaleur de son cou. C’est vous, gravissant les escaliers de Montmartre, main dans la main. « REGARDE MAMAN, C’EST PARIS ! ».

Mais déjà, sa petite main lâche la tienne. Et le voici qui court, aussi vite que le lui permettent ses petites jambes, au loin.

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Mon traducteur XJP (xylolalie des jeunes parents) / français

Tout d’abord, une petite précision à la suite de mon précédent message à caractère informatif. Il n’est pas question ici de mettre fin à la surpopulation mondiale en dégoûtant les parents potentiels de faire des enfants. Non non non non. Je veux juste éviter que vous vous retrouviez dans mon état d’esprit, quand à plusieurs reprises, je me suis entendue gueuler en mon for intérieur, fort contrarié : MAIS PUTAIN, POURQUOI PERSONNE NE M’AVAIT RIEN DIT !!!

Les boxeurs ont des entraîneurs pour leur expliquer où ils vont se prendre des coups, et les aider à s’y préparer. Les étudiants bûchent sur les annales des années précédentes. Mais personne ne prévient réellement les futurs parents de ce qui les attend. Leurs propres parents sont trop vieux, ils ont oublié le mauvais pour ne retenir que le bon. Et puis de toute façon ils gagatisent d’avance…Useless. Il reste les potes, les medias, les films, les bouquins. Même si les choses bougent doucement (big up Florence Foresti, big up Rémi Besançon et Louise Bourgouin, big up Alessandra Sublet, big up Florian Zeller – je n’ai pas lu ces deux derniers « auteurs » mais le seul fait qu’ils s’attaquent au sujet sans angélisme mérite un chapeau bas), le discours général va dans le même sens : un enfant, c’est « que du bonheur » ! « Bon, c’est parfois difficile, mais il suffit que ton enfant te fasse un sourire pour que tu oublies tout ». Eh bien sachez, mesdames, mesdemoiselles et messieurs que, de mon point de vue en tout cas, ceci est faux. Avoir un enfant c’est beau ET difficile. Il y a des moments magiques, empreints de grâce ET des moments horribles, où on donnerait très cher pour être ailleurs. Les plus n’effacent pas les moins, sauf avec le temps. Un morceau de vie en somme.

Quoi qu’il en soit, ce sont les tabous, les non-dits, les mots couverts qui règnent en maîtres dans les discours autour de la parentalité.

Pour mettre fin à cet enfumage  à grande échelle, je vous propose  un petit outil fort utile : mon traducteur xylolalie / français. C’est assez déprimant, je vous préviens. Si vous flippez trop, passez un coup de fil à ceux parmi vos amis qui ne se font jamais prier pour vous tenir au courant de chacune des avancées de leurs petits agneaux, photos et petits cœurs à l’appui. Ca vous fera du bien, vous verrez.

Baby inside

Certaines femmes enceintes font de la rétention d’eau  = Certaines femmes sont si enflées qu’elles ne peuvent plus enfiler que d’horrible baskets, délacées

« Sur la fin, c’est pas facile de s’endormir » = ton ventre est tellement énorme qu’il t’es impossible de trouver une position assez confortable pour rejoindre les bras de Morphée. Il est 5 heures, Paris s’éveille.

« Finalement, on s’habitue à ne plus picoler» = tu vas te faire chier comme une rate morte dans les soirées, où tout le monde sera gai sauf toi.

Newborn child, seconds after birth. The umbili...

Photo credit: Wikipedia

Baby coming !

L’accouchement, c’est chaud = Tu vas morfler, même sous péridurale. Parce qu’on te pique une fois que les contractions ont bien commencé, et qu’on arrête de te filer ta dose quand il faut que tu sois en mesure de pousser. Tu auras tellement mal que tu vas finir par insulter la sage-femme, ton mec, et intérieurement, l’alien qui te torture de la sorte. Sigourney, si tu me lis… PS : Si ton mec a le malheur de passer du côté du théâtre des opérations, il va être traumatisé pour un sacré bout de temps.

Baby outside

« Je n’ai pas une minute à moi » = J’arrive pas à trouver le temps de me laver les cheveux, ni de me couper les ongles. Je ressemble à une femme des cavernes. Back to the roots quoi…

« C’est clair qu’avec un bébé, faut faire beaucoup plus de machines » = Au début, il fait des cacas jaunes qui, comme ils sont liquides, dépassent la barrière de la couche et dégueulassent complètement ses bodys, ce plusieurs fois par jour. Je te raconte pas le bonheur, quand tu kiffes pas trop toucher au caca de manière générale…

« Ca va mieux, on trouve nos repères petit à petit » = Je peux me laver les cheveux maintenant, d’ailleurs je reste très longtemps sous la douche, avec l’eau je n’entends plus les pleurs de bébé. Putain ça fait du bien.

Après l’accouchement, certaines femmes perdent leurs cheveux, mais c’est temporaire = Ca repousse, mais pas pareil. Adieu, cheveux brillants et vigoureux…

« J’ai retrouvé mon poids d’avant » = Je fais le même poids, mais ma taille et les hanches se sont élargies, mes seins ont rapetissé, et mon ventre est mou chelou. Depuis j’adooore les blouses. Ca tombe bien, faut que je refasse ma garde robe…

«  Le cul, c’est pas trop ça en ce moment » = Plus le temps, ni l’envie, ni la force. Ca fait trois mois qu’on n’a pas niqué. Heu, sept, en comptant la grossesse.

« Désolé(e), je peux pas venir à ta soirée, on n’a pas de babysitter » = Je crève d’envie de venir mais je suis trop naze. Et puis aussi grand que pourrait être le plaisir que j’y prendrais, c’est du pipi de chat par rapport à la galère de gérer un bébé toute une journée avec une gueule de bois et trois heures de sommeil.

Il est dans sa phase d’opposition = c’est l’horreur (voir ici pour plus de précisions)

Voilà, avec ces exemples de traduction, vous êtes à présent en mesure de décrypter les propos de vos potes jeunes parents.

Juste une petite précision :

C’est fou comme je l’aime = C’est fou comme je l’aime

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De l’usage de la xylolalie chez les jeunes parents

Tu es jeune et fringant, tu es fraîche et ferme. Voilà maintenant un moment que vous partagez le même tube de dentifrice, que vous vous engueulez à propos de chaussettes qui traînent et de vaisselle pas faite. Que vous échangez mots doux et fluides corporels. Que les plaisirs sont moins solitaires et les lendemains de fête moins déprimants. La vie vous est douce. Un peu trop peut-être… Parce que toute cette douceur, cette liberté, qu’est-ce qu’on en fait au bout du compte, hein ? Tous ces après-midi au ciné ou au musée, ces restaurants en tête-à-tête, ces vacances au bout du monde, ces soirées déglinguées… Qu’en reste-t-il? Une drôle d’impression de vide, une vague mélancolie, une interrogation existentielle : « Et maintenant ? ». Vous vous l’êtes posée souvent, cette question, vous en avez discuté et puis vous vous êtes dit : « Allez, chiche, on fait un petit, c’est ça qui donne un sens à la vie ! ». Vous avez submergé de questions ceux qui ont fait le grand saut, vous les avez observés, eux et leur progéniture…Vous vous sentez prêts, vous avez l’impression de savoir plus ou moins où vous mettez les pieds.

FAUX ! You know nothing, John Snow…

Je vais vous dire un truc : le monde des jeunes parents c’est une autre dimension. Un monde parallèle. Ces gens-là vivent à côté de vous, vous pensez pourvoir leur faire confiance, grave erreur ! Parce que – retenez bien ça – 8 fois sur 10, quand ils vous racontent ce qu’ils vivent, ils usent de figures de style destinées à brouiller votre radar à emmerdes, comme l’ellipse ou l’euphémisme

Résultat : Vous croyez savoir, mais vous ne savez rien. Maintenant, voilà la grande question : pourquoi diable font-ils ça ?

J’ai plusieurs théories :

1 – Pour assurer la reproduction de l’espèce

Soyons francs, dire la vérité sur ce que c’est que porter un enfant,  le faire sortir de soi, puis l’élever diminuerait considérablement les chances de survie du sapiens sapiens sur cette planète, parce que plus personne ne voudrait s’y coller. Les parents, en jetant un voile pudique sur la réalité de leur quotidien, contribuent donc doublement à la perpétuation de l’espèce: consciemment, en mettant en monde des petits d’homme, et inconsciemment, en s’exprimant de sorte à ne dégoûter aucun congénère de se lancer dans la grande aventure de la vie.

The glamorous life

The glamorous life (Photo credit: Houser)

2 – Pour sauver la face

Ils n’ont plus une minute à eux, quand ils ont un peu de temps ils en profitent pour faire les courses ou se laver les cheveux. Ils ne font plus la fête, et quand ils réussissent à sortir, ils sont atteints de cendrillonite aigüe[1] . Ils ont été obligés de remplacer la sainte triade ciné-musée-restau par la moins reluisante trinité télé-square-petits pots. Fini les treks dans l’Himalaya, direction le village-vacances de Belle-Dune.  Ils n’ont plus la force de lire, ils comatent dans leur canap, un verre de vin à la main, pour se remettre de leurs journées marathon. Ils ne vont pas en rajouter et vous avouer qu’ils ont une vie de merde si ?

3 – Par pudeur

Vous évitez de chialer devant tout le monde quand ça ne va pas ? Bon ben vous avez compris le principe…

4 – Par culpabilité

Ils donneraient leur vie pour leurs enfants, c’est un fait. Ils les aiment d’un amour démesuré, incommensurable. Mais pas que. Parfois ils ont très très envie de les balancer par la fenêtre, ou de monter dans une machine à remonter le temps. Et ça, c’est chaud à assumer. Mieux vaut que ce côté obscur reste caché.

5 – Parce ce que ce sont des aliens

Cette catégorie comprend les nanas qui jouissent à accouchant (ça existe, je vous jure).

Et vous, c’est quoi votre théorie ?


[1] à partir de minuit trente trois, ils se transforment en gros relous, à regarder leur montre toutes les dix minutes en pensant à la babysitter qu’il va falloir payer et raccompagner, à l’état dans lequel il seront au réveil de zouzou – entre 6h du mat pour les moins chanceux et 9h du mat pour les cocus.

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