Juge et partie

Je me souviens que quand j’étais petite, ma nounou m’avait conseillé de ne jamais me moquer des personnes « différentes » : les trisomiques, les personnes de petite taille ou à mobilité réduite comme on dit aujourd’hui  (en essayant d’utiliser les mots d’avant, je me dis que le politiquement correct a parfois du bon) dont je n’avais pourtant aucune envie de rire…

Il ne fallait pas se moquer donc, sous peine de provoquer le courroux du Barbu tout là-haut qui ne manquerait pas de me punir en me dotant, une fois que je serais en âge de procréer, d’une progéniture aux gènes pareillement défaillants.

Avec le recul je me dis que j’aurais préféré qu’elle me donne un autre conseil : Bottée, tu ne jugeras point ton prochain. Jamais.

Oh, au fur et à mesure que les années ont passé j’ai bien compris, que juger c’était mal. Et en bonne élève que j’étais j’ai déployé des trésors de compréhension, de tolérance et d’empathie envers mes congénères. Ou du moins c’est ce que je me figurais.

En réalité, je ne l’ai réalisé que récemment, je n’étais ouverte et tolérante qu’avec ceux qui ne se rendaient coupables que de péchés véniels, ou encore ceux qui avaient l’air d’être dans une démarche d’amélioration continue, pour parler comme nos amis managers. Pour les autres, regard froid et cœur de pierre.

Et puis la vie m’a bien fait comprendre ce que « ne pas jeter la première pierre » signifiait…

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Je suis celui-ci, qui sort acheter le pain et ne revient jamais

Je suis celle-là, qui reste enfermée

Je suis le mari volage et la femme rompue, je suis la femme adultère et le mari cocu

Je suis folie de la mère, impuissance de l’enfance

Je suis le vieux lifté et la vieille botoxée

Je suis la playmate nue et la femme voilée

Je suis le suicidé et l’ami éploré

Je suis le bourreau et je suis la victime

Je suis la peur et je suis l’envie,

Je suis la peine et puis la jalousie

Je suis la dépendance, la faiblesse et la lâcheté, je suis l’humanité.

Je ne juge plus personne,

Personne d’autre que moi.

Saloperies de feuilles mortes

Il fut un temps où il faisait beau, je m’en souviens encore. Le soleil brillait, il faisait doux, il faisait bon. Dans la rue les yeux des gens me souriaient. Je pleurais oui, il semblerait que mes joues aient  besoin d’être irriguées quelle que soit la saison, mais il s’agissait alors de larmes au goût de miel qui coulaient quand, passant du souterrain à l’aérien, le métro me révélait par ses fenêtres entrouvertes la vibration particulière des ciels d’été, le frémissement des feuilles de peuplier. « Profite-en, je me disais, ça ne va pas durer ».

Je profitais, donc. Je dansais et je riais, et le temps passait. Les premières feuilles mortes assombrissaient par endroits le vert éclatant du gazon que foulait allègrement ma tribu de cœur, celle des danseurs à ciel ouvert. Qu’importe. Toute à mon ivresse, j’ignorais ces feuilles de mauvais augure. Quand j’y repense, c’est sans doute à ce moment que tout a basculé. J’aurais dû rentrer, m’assurer que j’avais ce qu’il fallait chez moi : des bottes (des bottes, bon sang !), un parapluie, des vêtements chauds… Mais j’ai  continué à virevolter, pieds nus, incapable de m’arrêter.

img_4287A présent me voici transie sous la pluie. Elle coule du ciel et de mes yeux, et semble ne plus vouloir cesser. Je marche en essayant d’éviter les flaques mais j’ai les pieds et le cœur trempés. Ce qui en terme d’humidité n’est pas si mal, quand je repense à cette fois où je suis tombée dans un étang glacé. Œsophage, trachée, l’eau s’est lentement infiltrée, cage thoracique inondée, sur le point d’imploser, boyaux submergés. Point de suspense ici, si j’écris c’est que je m’en suis sortie, mais j’ai compris, ce jour là, la force de cette douleur qui en envoie plus d’un par le fond.

Depuis, chaque jour est consacré à essayer de surnager. Les yeux rivés à l’horizon, j’attends de pouvoir à nouveau fouler la terre ferme. Oh, je ne m’ennuie pas, loin de là. Mon cerveau me tient compagnie, il a de la conversation le bougre. On parle de tout un tas de choses… De vie, d’amour, de mort. De responsabilité, des prisons que l’on se crée, de liberté. Des principes de plaisir et de réalité. De samskaras, de samsara, de nirvana. De courage, de peur, de lâcheté. De dépendance, d’attachement, de non attachement. De la différence entre l’acceptation et la résignation. Du bien-fondé de l’action, ou pas. Des erreurs, et de leurs conséquences…

Je l’aime bien mon cerveau, il sait manier les concepts, mais je le soupçonne de ne pas vouloir que mon bien. Cette habitude qu’il a depuis quelques temps de me tenir éveillée jusqu’aux premières non-lueurs de l’aube automnale par exemple… Ou de me réveiller toutes les heures, certaines nuits, avec la précision et la régularité d’une horloge suisse. Je me demande parfois si lui et moi ne sommes pas entrés dans une relation sado-maso, il semble prendre plaisir à me voir souffrir. Et moi, se pourrait-il que j’aime cette souffrance, se pourrait-il que je m’y complaise ? L’hypothèse me soulève le cœur, il va falloir que j’y réfléchisse davantage. Que j’y réfléchisse ? Mais alors mon cerveau va encore me vider de toute mon énergie, cette énergie dont j’ai besoin pour réussir à surnager. Que faire pour qu’il se taise ? Méditer. J’essaie un peu tous les jours, parfois ça marche, et parfois pas. Alors je cherche autre chose pour réussir à me libérer – au moins pour quelques instants – de ce compagnon un peu trop collant.

J’ai trouvé deux-trois trucs que je te livre comme ça… On ne sait jamais, s’il t’ arrivait toi aussi de dériver en ce magnifique mois de novembre riche en réjouissantes nouvelles.

Les selfies. Mais oui ! L’ennemie jurée des selfies a enfin trouvé une utilité à cette étrange pratique contemporaine. Tu déprimes, tu ne peux plus t’arrêter de pleurer? Prends ton téléphone et prends un selfie. Regarde-le, ça fait un autre effet que de se voir dans un miroir, je te jure. Regarde-le, regarde-toi, vois cette mine défraîchie, ces yeux bouffis. Soudain tu sors de ton cœur, tu sors de ton corps, tu te souviens que tu es un être humain parmi des milliards qui s’affairent, qui pleurent, qui rient, qui meurent sur cette minuscule planète perdue dans l’univers. Et tu souris. A peine, mais quand même.

Les parisiennes à vélo. Je parle des parisiennes parce que je ne connais que ça, ça marche sans doute avec les rennaises et les niçoises hein. Sors. Marche. Observe les gens, chope leur regard. Déjà tu te sentiras un peu moins seul(e). Et puis une parisienne à vélo finira par passer, et tu te souviendras que la vie peut etre belle.

La danse. Je parle de danse parce que je ne connais que ça. Mais n’importe quel sport fera l’affaire, en fait. Sollicite et nourris d’autres muscles que celui qui se cache dans ta boite crânienne. Tu vas produire des hormones qui te feront du bien. #TousDrogués.

La famille, les amis. Ok, toute musique te fait chialer, ok, tu te fiches de ce qu’il y a dans ton assiette, mais arrange toi pour retrouver ceux que tu aimes et qui t’aiment pour un verre, un thé, n’importe quoi. Leur présence, leur écoute, leurs rires t’aideront à te sentir plus léger(e). #LoveIsTheAnswer.

La sagesse des grands sages. Tu n’es ni le premier ni la dernière à traverser une période de merde. Tu sais ce que dit le grand sage, qui a dû en voir (et en bouffer) des vertes et des pas mûres ? This too shall pass. Ca non plus, ça ne va pas durer.

Laissez-moi danser

Regarde-moi. J’ai 9 ans, je suis en vacances dans un luxueux hôtel de l’Océan Indien. Le dîner est terminé, le spectacle des Gentils Animateurs aussi, la piste de danse s’illumine, mes yeux aussi, mais très vite la musique qui fait battre mon cœur et me donne envie de danser comme le font les grands n’est plus qu’un lointain écho. On rentre. Le ton de la voix de mon père est sans appel, la piste de danse n’est pas un endroit pour les enfants. Je me glisse sous les draps empesés de mon lit en bois précieux comme on entrerait dans un cercueil. J’ai 9 ans et j’enrage, j’ai 9 ans et je pleure parce que je ne peux pas danser.

Regarde-moi. Je dois avoir 12 ou 13 ans. On est une tripotée de cousins et cousines dont je suis l’aînée, dans un célèbre et un peu cheap centre de vacances solognot. Le jour on s’ébat dans des vagues artificielles, on pédale à toute allure, on se défie au bowling. Et le soir… Le soir on chuchote, on complote, on élabore des stratégies de sioux pour réussir à sortir sans se faire griller par les parents, les oncles et les tantes : je fais faire le mur à mes poussins de cousins, parce qu’il est impensable qu’on n’aille pas danser sous la grande bulle de verre.

Regarde-moi. J’ai 13 ans, peut-être 14, des lunettes et des notes de première de la classe, mais des copines qui portent des dock martens, écoutent les Berurier Noirs, goûtent à leur premières bières et à leurs premières menthols au parc à côté du collège. Je suis invitées aux boums d’après-midi, j’y vais une fois, deux fois, et j’adore ça, même si le moment des slows est toujours compliqué. C’est que je fais une tête de plus que tous les garçons présents, alors forcément… Et puis je ne sais pas trop pourquoi, ma mère me dit que non, que je ne vais pas me rendre à cette troisième invitation parce que ça fait trop d’affilée, et qu’on va plutôt aller à la mosquée. Je fais ma première crise et c’est décidé, je vais désormais détester aller à la mosquée.

Regarde-moi. J’ai 17 ans, je suis assise sur la couverture en crochet mon lit. La chambre dont j’ai hérité est rose. Mais comme on est à « Tana », où l’insécurité sévit déjà, la fenêtre a des barreaux. Roses, les barreaux. Il y a cette fête, où sont tous mes amis, et où je n’ai pas le droit d’aller. Parce que je suis indienne et musulmane et chiite et que dans ma communauté ça ne se fait pas, les filles ne sortent pas. Des tas d’idées me traversent l’esprit. Je pourrais me trancher les veines, ça ferait sans doute moins mal que ce putain de sentiment d’injustice qui me bouffe le ventre. Je pourrais me raser la tête, ça ferait bien chier tout le monde, ma famille bien sûr, mais aussi tous ces hypocrites pro-voile qui donnent le la dans ma « communauté » tout en couchant à droite à gauche alors que la seule chose ce que je demande, moi, c’est d’avoir le droit de danser et de rouler quelques pelles. Alors je mets Goran Bregovic à fond les ballons et je m’enfile la bouteille de gin que j’ai trouvée à la cuisine. Entière.

Regarde-moi. J’ai 20 ans. Je suis en Khâgne, mais je ne travaille pas. Je passe ma semaine dans un état semi-dépressif, demandant à mes voisins de me réveiller une heure avant la fin des colles pour ne pas – tout de même – rendre feuille blanche à mes chers professeurs. Toute mon énergie est tendue vers un seul but : ma sortie du vendredi soir, celle où je danse de minuit à 9 heures du matin avec pour seul carburant la conso comprise dans le prix de l’entrée.

Regarde-moi. J’ai 31 ans, je me promène sur le Pont des Arts avec une petite chose de 5 mois dans le ventre. C’est l’été, des groupes d’ados font ce que font les ados l’été : ils s’agglutinent autour de leur pote qui joue de la gratte et chantent. Et bien qu’assis par terre, ils dansent. Et moi je pleure toutes les eaux de mon corps parce que je me dis que je n’aurai jamais été une de ces ados-là.

Regarde-moi. Je fête mes 36 ans et je raconte à mes amis effarés ce qui m’est apparu comme le plus beau moment de ma vie : 2h du matin dans l’hiver parisien, une énorme fanfare improvisée à Ménilmontant, et les passants qui s’arrêtent et se mettent à danser, on est 40 on est 50 on est 100 on a l’impression d’être des milliers, et tout le monde sourit, et les mecs même bourrés laissent les nanas tranquilles, c’est une ode à la vie, ouais il y a eu le 7 janvier, ouais il y a eu le 13 novembre mais vous savez quoi, on a pas peur, et on apporte la lumière même là où la nuit est la plus obscure et on vous emmerde vous les semeurs de mort. Je danse, seule et entourée d’amis inconnus, jusqu’à 3h et demie. J’ai 36 ans et le plus beau moment de ma vie est une fête dans les rues de Paris.

Regarde-moi. J’ai 37 ans et tout ce que je veux c’est que l’air soit doux, qu’il y ait des des loupiottes et des lampions, et qu’on danse en saluant le soleil couchant. Oh je t’assure, je ne demande pas grand chose, je n’aime pas les paupières dilatées du petit matin mais je ne veux pas me coucher tôt non plus, tu sais comme ça me fait pleurer.

Laissez-moi danser

copyright Tom Sanslaville

Ecoute-moi, c’est ainsi que je veux mourir, un jour. J’aurai 85 ans, le soleil réchauffera mes vieux os et la musique mon vieux cœur. Je danserai doucement, ça sentira l’herbe et la fleur d’oranger, je boirai une ou deux gorgées de bière très fraîche (blanche, la bière) et puis j’irai m’asseoir sur un banc. Je poserai ma tête contre le creux de mon bras après avoir repoussé tous mes bracelets tintinnabulants, je fermerai les yeux et mon âme continuera à danser doucement pour moi, jusqu’au ciel cette fois. Et cette âme n’aura pas 85 ans, elle en aura 9.

Tu es encore là ? Alors écoute-moi, une dernière fois. N’empêche jamais qui que ce soit d’aller danser. Tu me le promets ?

 

Lettre à mon fils

Fils,

Hier c’était de nouveau la fête des mères. Et sur Internet ont de nouveau fleuri tout un tas de vidéos à haut potentiel lacrymal.

J’y succombe moi aussi, à la gorge qui se noue et aux yeux qui coulent. Mais je sens que quelque part au fond de moi, quelqu’un n’est pas d’accord. Ce torrent de pathos, au fur et à mesure qu’il me submerge, me prive d’oxygène. J’étouffe.

Madonna col Bambino

Madonna col Bambino – Antonio Vivarini

La Mère avec un M majuscule, comme dans AIME. Celle qui a tout donné, tout sacrifié. C’est Dieu en fait cette mère là. Un esprit saint, véritablement. A la fois le Père, qui donne la vie et pardonne nos offenses, et le Fils, dans sa dimension sacrificielle. Le tout enveloppé d’une douceur toute maternelle.

L’ennui c’est que moi je ne suis pas, je ne peux pas et je ne veux pas être cette mère là.

Devoir la vie à ses parents, dépendre d’eux pendant des années, c’est déjà suffisamment lourd à porter, je ne vais pas encore te rajouter une couche de culpabilité par dessus le marché. La dame que je vois (comme dans « je vois quelqu’un ») appelle ça « la dette de vie ». Là d’où je viens, et là d’où tu viens un peu aussi donc, elle pèse son poids, cette fichue dette.

Ecoute-moi bien, fils. Je t’interdis de me mettre sur un piédestal. Je ne suis pas qu’amour, même avec toi. Et je t’interdis de te sentir redevable vis-à-vis de moi. Tu n’as pas expressément demandé à faire escale sur cette planète que je sache, donc tu ne me dois rien.

Alors oui, bien sûr, je t’ai mis au monde. Bien sûr, j’ai changé tes couches un nombre incalculable de fois. Evidemment, je t’ai veillé quand tu es tombé malade, et j’ai un peu ri et beaucoup flippé la fois où, à 40,5°C de fièvre tu as vu ta grand-mère sur une balançoire au plafond. Forcément, j’ai perdu des heures à ranger le bordel de ta chambre, alors que j’aurais préféré rester sous la couette à lire ou m’envoyer en l’air. Mais je n’ai rien fait de tout ça avec un sourire béat, le visage nimbé de lumière. J’ai râlé, j’ai pesté, j’ai juré, j’ai pleuré, j’ai crié. Parce que je ne suis pas parfaite. Aucune maman sur Terre n’est parfaite. Alors je veux bien de tes bouquets de fleurs et de tes colliers de pâtes mais je ne veux pas de ta reconnaissance éternelle.

J’ai pas mal de choses à t’avouer. Tu dois t’en douter, parce que je fais très mal semblant, mais faire à manger, faire manger, ranger, nettoyer, laver, répéter, patienter, et même jouer, je n’ai jamais aimé ça.

Ce que j’aime, c’est te lire des histoires. Te serrer fort contre moi et sentir l’odeur au creux de ton cou et embrasser tes joues rebondies. Te regarder dormir. Discuter avec toi et essayer de te répondre quand tu me demandes comment savoir si la vie n’est pas un rêve. Ce que j’aime c’est t’écouter rire avec tes copains et t’observer dans la cour de récré, avant que tu ne te rendes compte de ma présence. Ce que j’aime c’est te voir grandir et marcher d’un pas de plus en plus assuré vers la vie, vers ta vie.

Tu sais quoi fils ? Je crois bien que je n’aime pas être mère, mais que je t’aime, toi.

 

Winter is coming…

L’hiver nous est tombé sur la gueule d’un seul coup, et avec lui le Froid, et l’Obscurité. Je n’ai jamais compris pourquoi les manteaux d’hiver sont presque tous noirs. Ne fait-il pas nuit assez tôt, pour qu’on veuille encore, pendant les quelques heures que durent nos jours, assombrir notre horizon ?

Cet hiver le noir est partout et m’oppresse.

Après le 13 novembre, je suis restée cloîtrée chez moi pendant une semaine, à lire,  encore et encore, lire à en perdre le sommeil, à m’en cramer les yeux. Pour essayer de comprendre, pour que la raison l’emporte sur l’émotion. Accrochée à mon fil d’actus, je plongeais chaque jour plus profondément vers les abysses, à la recherche des racines du mal. Ca va aller, je me disais. #NotAfraid, on les emmerde. Je danserai, je rirai, je boirai, j’aimerai, je vous disais. C’était facile, bien au chaud dans mon cocon. Un cocon sans télé, un cocon aux fréquences radio déréglées et tiens, c’est ballot, je sais plus comment fonctionne ce machin, bon ben tant pis hein, on va rester branchés sur Nova et TSF-la-seule-radio-100% jaaazzz.

Et puis il a fallu que je sorte. Je ne pouvais pas ne pas y aller : la soirée, organisée par une amie Canadienne, s’intitulait « FUCK TERRORISM, je deviens Française ». Alors je me suis habillée, coiffée et chaussée comme un petit soldat bleu-blanc-rouge de la paix, de la fête et de l’amour. C’était trop mais c’était ce dont j’avais besoin pour y croire. Et comme une enfant se serait déguisée, je me suis fardée avec outrance.

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J’ai vu ma ville la nuit comme jamais je ne l’avais vue. Un froid glacial que ne parvenaient pas à réchauffer les décorations de Noël, qui brillaient faux, décalé. Des rues et un métro déserts. Oh, il y avait bien quelques terrasses animées, mais les résistants derrières leurs vitres me semblaient si vulnérables que j’en avais la nausée.

Mais ces regards ! Jamais on ne s’est regardés comme ça à Paris, du moins chez les gens de ma génération. Oh, ça tient à pas grand-chose, à quelques fractions de secondes… Mais quelle force dans ces rares instants arrachés à la course du temps! Je te vois. Je te salue. On est en vie. C’est dur en ce moment non? Mais putain qu’est-ce qu’on l’aime cette ville, on se rendait même pas compte à quel point hein ? Tiens bon, ça va aller. Bonne route, prends soin de toi.

C’est vrai que c’est dur. Il y a le deuil et la tristesse. Il y a l’effroi, il y a la colère et parfois la haine. Il y a la peur. Mais je crois qu’on sait très bien ce qui va nous permettre de traverser tout ça : les petites choses, et les grandes.

Rompre une Tradi encore toute chaude, en humer le parfum, en caresser la croûte avant d’y mordre à pleines dents. S’enivrer de musique et de vin. Lire, jamais assez. Parler, trop. Ecrire, sur clavier et sur papier. Chanter, danser, jouer, draguer, râler pour la forme contre tout et son contraire. Tout ça on sait faire. On est parisiens, on est Français, bordel !

Et puis il y a ce qu’on sait faire mais qu’on oublie parfois, ou qu’on a oublié, à force de se laisser porter. Regarder ceux qu’on aime avec les yeux qui brillent et les serrer, fort. Agrandir le cercle de ceux qu’on aime prendre dans ses bras. Rendre grâce, chaque jour, pour le soleil et la pluie, pour les pavés de Paris même s’ils bousillent les talons des filles, pour la vie. Trouver comment, à sa petite échelle, rendre le monde plus accueillant, pour tous. Choisir avec détermination la joie, le courage, l’amour. L’espoir.

Ce n’est pas facile. Quand le cœur n’y est pas, la fête ressemble plus à une discipline qu’à une ode à la vie. Mais c’est une discipline qui fonctionne. Comme le yoga du rire (ne vous fichez pas de moi. Sauf si ça vous fait marrer). Au début on se force, et puis après quelque chose lâche, et le flow de la vie reprend le dessus.

Je sais bien que je n’ai pas fini de forcer sur le rose aux joues et le rouge aux lèvres. Mais je le ferai, le temps qu’il faudra, jusqu’à ce que la lumière revienne.

 Winter is coming, they say. So let’s keep each other warm, and make spring come back.

 

Pauvre Kâma…

Le soleil tape. J’en peux plus de tourner en rond. Bon sang, sont pas fichus de numéroter leurs rues ces Indiens ?

– Can i help you ?

Byam Shaw

Byam Shaw

Mince, ça devait arriver, j’hallucine. C’est la réincarnation de Kâma en personne qui vole à mon secours. Le dieu de l’amour, le plus canon du panthéon indien, me propose de l’aide. Je dois être dans un état de déshydratation avancé. Et au stade 3 de la Near Death Experience, vous savez, quand des êtres de lumière viennent vous souhaiter la bienvenue au pays des poneys multicolores (Big up Baptiste Beaulieu). Oui, je peux en témoigner, le paradis existe. Pour le trouver, il suffit de prendre un aller simple pour Delhi, et de se perdre dans la toile d’araignée géante de Connaught Place

– Are you lost?

Allons bon. Ce n’est pas un rêve. Je dois juste réussir à répondre au plus beau mec de la Terre, assez fort pour que ma voix couvre les battements de mon coeur, qui menace de me lâcher d’un instant à l’autre. Chers Madame et Monsieur Bottée, j’ai l’immense regret de vous annoncer que votre fille Asha est décédée des suites d’un arrêt cardiaque au croisement de Shaheed Bhagat Singh Marg et de Connaught Circus. Nous vous serions reconnaissants de bien vouloir vous organiser en vue du rapatriement de son enveloppe charnelle sans quoi nous serons dans l’obligation de la faire incinérer à Varanassi et de la jeter dans le Gange, à moitié cramée seulement comme il se doit. Vous remerciant par avance pour votre compréhension je vous prie d’accepter, Madame, Monsieur, l’expression de mes plus sincères condoléances.

– Well, hum, yes i am looking for ICICI Bank, I’ve been searching for a while, I just can’t remember where it is.

– Oh ! Don’t worry, it’s just over there, let me show you.

Ouch. Ces yeux. Bleus ? Verts ? Bleus verts ? Verts bleutés ? Il est Kashmiri, et travaille dans une agence de voyages du coin. Marlon, James, Alain (putain, en France les sex-symbols s’appellent Alain quand même), Brad, Johnny, Matthew et les autres, vous pouvez aller vous rhabiller, le plus beau mec de la Terre est Kashmiri ok ?

Il m’attend à la sortie de la banque, me propose qu’on se revoie, me file son 06 et arrête un rickshaw pour moi.

On dirait que ces trois mois à Delhi vont être encore plus, disons, enrichissants que prévu.

Il faut croire que le pays de mes origines me réussit… Je dois dégager un truc différent, à Paname on ne me drague JAMAIS dans la rue. « Ouaich princesse », « Charmante ! » ou « Z’êtes ravissante», ça oui. Mais de la drague en bonne et due forme, ça non. Je ne sais pas, y’a peut-être écrit « n’essaie même pas, mec » sur mon front.

Bref, là je le tiens, mon bel inconnu, et je n’ai pas l’intention de le lâcher.

Deux jours plus tard, il me raccompagne en rickshaw après notre premier « date », un concert de Qawwali en plein air. Il me regarde intensément. Je suis toute chose. Il me regarde très intensément. Ici ce qui se passe en moi est de toute façon condamné à être censuré par Facebook, donc c’est pas la peine que je vous en parle. Il me regarde vraiment, vraiment très intensément et me saisit la main. La sienne est moite. Y’a un truc bizarre dans l’air, je n’arrive pas à définir quoi mais je vous jure que c’est bizarre.

Et là c’est le drame.

– Please please please, I am begging you, will you have sex with me. Will you ???

– Heuuu…

– PLEAAASE, you MUST understand, it is terrible for us here. We cannot do ANYTHING with ANY girl before marriage. I’m going CRAZY! Please Asha !

Et ainsi de suite.

Je bredouille que je suis désolée, je retire ma main de la sienne, le silence est bien plus assourdissant que le vrombissement du moteur du rickshaw, la magie s’envole, noire désormais, par le pot d’échappement. J’essaie de m’écarter tout doucement mais il garde sa cuisse collée contre la mienne. Et soudain j’ai peur. Peur qu’il me harcèle au téléphone. Peur qu’il vienne m’attendre en bas de chez moi pour me suivre et me pécho dans un buisson poussérieux, un soir où je rentrerai, comme j’en ai l’habitude, à la tombée de la nuit. Peur de toute cette frustration.

Je dois avoir un bon karma : je suis tombée sur un type qui a su garder le contrôle de son désir, de sa frustration, de sa personne, même face à la petite touriste en goguette que j’étais alors. Après un ou deux coups de fil le Kashmiri de Connaught Place n’a plus donné signe de vie. Que se serait-il passé après quelques rendez-vous s’il ne m’avait pas ainsi refroidie ? Seuls les dieux de l’amour et du hasard le savent.

Quant à moi j’ai gardé de cette non-aventure une infinie tristesse pour mon bel inconnu, et pour tous ces jeunes qui en Inde ne peuvent rien faire de leurs cœurs ni de leurs corps en émoi.

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« En Inde, selon nos chiffres, une femme ou fillette est violée ou agressée sexuellement toutes les 2 heures ».        Sudha Sundararaman, secrétaire générale de l’ONG « All India Democratic Women’s Association ».