Révélations

Je l’ai su dès que j’ai vu ses photographies, alors que je ne la connaissais pas encore vraiment : Justine aime voyager. Avec la série de portraits en noir et blanc de sa prochaine expo Music’Spirits, c’est un voyage vers un lieu d’ordinaire inaccessible aux profanes qu’elle nous propose: celui où les musiciens offrent leur âme aux Dieux de la musique.

Les paupières closes, nimbés des mêmes vapeurs que celles qui accompagnent les créatures célestes, ils sont « ailleurs ». Concentrés à l’extrême, méditatifs, ils communient. Leurs yeux ouverts sont levés au ciel, attendant la révélation, ou plongent dans les vôtres, présents et absents tout à la fois.

C’est cet instant précis que Justine a la talent si particulier de savoir saisir : cet instant où la foule entre en transe, où les musiciens, extatiques, possédés corps et âme, ne sont plus eux-mêmes que les instruments d’Apollon et de Sarasvati, humbles intermédiaires entre la Musique et son public. Un moment hors du temps…

Si comme moi vous aimez les échappées vers d’autres horizons spatio-temporels, allez faire un tour à la Galerie Rouan (3 rue Pérée 75003 Paris) du 12 au 22 octobre. C’est un voyage qui en vaut le détour, je vous le promets.

 

Eloge de la normalité

Assez précocement dans ma vie, je me suis déçue. Je n’avais aucun talent particulier, ni pour le dessin, ni pour le chant, ni pour la musique, ni pour la cuisine, ni pour le jardinage, ni pour le bricolage … Je me trouvais d’un mortel ennui, et sans doute est-ce pour m’en divertir, au départ, que je me suis fait des tas d’amis artistes. Des gens passionnants. Des tourmentés, des écorchés, des énervés, des déprimés, des exaltés, mais des passionnés, toujours.

Mon travail ne m’aide pas beaucoup à me faire davantage à ma désespérante banalité : quand tu écris ton boulot c’est de raconter des histoires susceptibles d’accrocher les gens. Les communicants l’ont bien compris, qui te préparent pour vendre ce qu’ils ont à te vendre du « storytelling » à faire pâlir d’envie les plumitifs de tout poil. Tu traques les passions, tu pistes les vocations, tu veux du cœur et des tripes, du sang et des larmes. Faut que ça transpire , comme dirait l’autre.

Ca, c’est ce que je cherchais quand j’ai interviewé Béatrice, la créatrice de bijoux de la rue de l’école de mon fils (un véritable guet-apens cette rue). Béatrice à grandi en Allemagne, pas loin de la Forêt Noire. Elle a étudié les sciences de l’islam à la fac, et puis s’est dit qu’il lui fallait aller vers autre chose. Elle a donc déposé des dossiers à droite à gauche, en archi, en design du bijoux et de l’objet, et comme c’est cette voie qui l’a retenue, eh bien, elle s’est lancée. « Je n’étais même pas forcément attirée par les bijoux, plutôt par le côté analytique de la chose, la réflexion autour de l’objet lui-même », avoue-t-elle. Après quatre années d’études, quelques fructueuses participations à des salons, elle s’installe à Paris et ouvre sa boutique, dans laquelle elle crée et vend depuis maintenant 13 ans. Cette histoire, elle me l’a racontée il y a un an. L’ennui, c’est que j’étais incapable d’en faire quoi que ce soit. Gros problème de storytelling. Je suis retournée la voir pour lui faire part de mon désarroi et c’est elle qui m’a sortie de l’impasse dans laquelle je me trouvais : « C’est intéressant, aussi, de raconter qu’on peut faire de belles choses même s’ il n’y pas d’histoire folle derrière ».

Elle a raison Béatrice. J’en ai la preuve à chaque fois que je ralentis le pas devant sa vitrine pour admirer les merveilles qu’elle crée : des bijoux qui portent sa griffe, quelque chose de brut et de raffiné à la fois, très loin du plan-plan des bijouteries tradi, et encore plus loin du mimi des bijouteries fantaisie. Elle écoute ses clients avec attention et les observe de ses yeux perçants, trouve le bon compromis entre leurs desiderata et ses idées à elle, et fabrique à partir de tout ça une pièce unique, née d’un savant mélange d’envies, d’idées, de savoir-faire, d’application, de métaux nobles et de pierres précieuses.

Merci pour la jolie leçon, Béatrice.

Les bijoux de Béatrice Knoch, 17 rue André del Sarte, 75018 Paris, 01 42 57 97 59.

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Anna Fjord ou la tentation nordique

Quelqu’un essaie de me tester, c’est certain. Tous les jours, je suis obligée de passer devant la boutique d’Anna Fjord, qui se trouve sur le chemin de l’école de mon fils. Sachant que depuis la réforme des rythmes scolaires le nombre de jours d’école est de 180 par an, et que je passe 4 FOIS PAR JOUR devant cette boutique (déposer l’enfant, rentrer bosser. Ressortir chercher l’enfant, rentrer avec lui à la maison), calculez le nombre de fois où la pauvre âme que je suis est soumise à la tentation. Ouais 720.

720 tentations ! Et moi qui essaie d’être de plus en plus décroissante, vestimentairement parlant. Moi qui conspue la société de consommation à longueur de statuts Facebook. `Ah ! Rabhi et compagnie peuvent aller se rhabiller (je suis en train de me lancer comme challenge d’y aller un peu plus fort dans le jeu de mot pourri à chacun de mes nouveaux posts). J’ai compris depuis longtemps, moâ, qu’acheter, posséder, et paraître ne font pas le bonheur.

Quelqu’un a du se dire, nan mais elle va arrêter de se la jouer, la passionaria verte à deux balles, là ? Et donc quelqu’un a transformé le chemin de l’école en chemin de croix, en y plaçant sournoisement la boutique d’Anna Fjord plutôt qu’une boutique Desigual.

Mais qui donc est Anna Fjord ? Anna Katrine Madsen naît au Danemark et galope à travers la campagne de ce beau pays pendant toute son enfance. Ses parents sont francophiles et c’est sans doute un peu à cela qu’elle soit sa vie d’aujourd’hui.  Parisienne depuis 7 ans, elle continue à fuir la foule de la grande ville mais aime les rencontres qu’on y fait, la diversité des gens que l’on y croise.

Physiquement c’est une sorte d’apparition, une héroïne hitchcockienne des temps modernes. Des cheveux courts presque blancs à force d’être blonds, un visage fin, des yeux bleus fjord, évidemment. Et une allure à tomber à la renverse. Son allure, ce sont sa grâce, son port de tête qui la font, mais aussi ses vêtements.

Anna, tiens tiens, porte en effet presque exclusivement ses propres créations. C’est d’ailleurs comme ça qu’elle est venue à la couture : elle a commencé par dessiner ce qui lui faisait envie, des modèles qu’elle n’arrivait pas à trouver dans le commerce. Et puis une amie prof de stylisme lui a trouvé un talent certain, un don pour associer les couleurs, les matières, et lui a appris son savoir-faire. Les profs, les copines à la fac ont commencé à lui demander d’où elle sortait ces merveilles, à lui en commander des pièces.

Fast forward. Anna est à Montpellier dans le cadre de sa licence de français, les hasards de la vie la conduisent à Paris où elle mène une vie de dingue : traductrice le jour, serveuse la nuit, sans oublier la couture. Sa bonne étoile lui sourit, elle trouve une boutique à louer au pied du Sacré Cœur, celle-là même où oui, je l’avoue, j’ai craqué.

A ma décharge, avoir résisté aussi longtemps (plus d’un an !) tient du miracle. Les coupes d’Anna sont magnifiques. Simples, épurées. Les matières, nobles (beaucoup de laine, mélangée à du jersey, à du cachemire, avec des empiècement en velours, en soie…). Les couleurs sont intenses, profondes. J’ai craqué pour un pull et un pantalon. La prochaine fois ce sera une redingote. Ses redingotes, doux jésus ! On se damnerait pour elles.

Et mes bonnes résolutions ? Bé…C’est Anna qui dessine les vêtements qu’elle vend et qui en choisit les tissus, pour leur qualité. L’assemblage est réalisé non pas dans un sweat shop à l’autre bout du monde mais à Paris, près de chez moi. Forcément, tout ça coûte plus cher que ce que je pourrais trouver chez Mango, Zara & Cie. On est plus proche niveau prix de la sainte trinité Sandro-Maje-ClaudiePierlot. Sans le désagrément de voir les mêmes sapes que les siennes sur le cul de toutes les pépées parisiennes.

Qualité et rareté VS quantité et banalité… Mon choix et fait !

Allez ça va, j’ai pas trop envie mais je vous la file l’adresse…

C’est au 19 rue André del Sarte, dans le XVIIIe, que ça se passe. Mais attention, la prochaine qui a une redingote Anna Fjord avant moi est obligée de me la prêter. Nan mais.

Les billes de la gamine, vintage chic

C’est une boutique qui m’intriguait depuis des mois, mais où  je n’osais pas entrer, parce que je ne comprenais pas bien de quoi il s’agissait. A travers la vitrine, je distinguais des meubles étranges, et quelques vêtements. Et puis un jour j’y ai aussi vu un vieux mannequin, taille 44 environ. Ca changeait du taille 36 habituel, j’ai trouvé ça rafraîchissant, alors j’ai poussé la porte.

Une chaise au plafond, des appliques biscornues, des chaussures qui côtoient de la vaisselle sur un buffet, quelques portants avec des vêtements de luxe d’occasion, de magnifiques couvertures et de beaux pulls tricotés main, des sacs et des foulards disposés ça et là… Un joyeux mélange des genres savamment organisé par Cécile Mossard, qui vous accueille là avec son grand sourire, ses yeux qui pétillent et son petit accent suisse.

Originaire de Besançon, cette ingénieure chimiste de formation devenue ingénieuse chineuse a toujours eu le goût des belles choses, et l’œil pour les débusquer. « On n’avait pas beaucoup d’argent à la maison, et mes parents aimaient bien chiner, se souvient-elle. De mon côté, je portais des fringues et des accessoires marrants dont étaient folles les filles du lycée huppé que je fréquentais. Du coup j’ai commencé à me faire un peu d’argent en leur en revendant. Je crois que j’ai toujours eu l’oeil pour repérer ce qui est différent et qui vaut le coup. La nana seule dans une expo où il n’y a personne ? C’est moi ! ».

Cécile tient pendant sept ans une boutique de linge de maison ancien à Besançon, où elle apprend à reconnaître les tissus et la belle ouvrage auprès de ses clientes fortunées. Lassée de monter systématiquement à Paris pour les salons,  elle décide de s’y installer et ouvre un stand aux Puces, où elle vend du gros mobilier, Napoléon III et consorts, puis plutôt du XXe. Un autre cycle des 7 ans s’achève, Cécile qui entre-temps a eu une petite fille, a envie de travailler au chaud (les Puces l’hiver, ça caille!) et avec une clientèle fidèle. Elle quitte donc Saint-Ouen aterrit au 60 rue d’Orsel, près des Abbesses, où elle finit par se faire connaître et apprécier. Pas étonnant, Montmartre aime les personnages, et Madame Mossard en est un !

Sa clientèle ? Des jeunes filles qui veulent s’acheter leur première « vraie » fringue, des touristes entrées là un peu par hasard et qui repartent avec une pièce de savoir-faire français, des bourgeoises au foyer, des bobos du quartier, de vieilles artistes excentriques…Et moi, qui m’émeus en découvrant le toucher incroyablement doux d’un trench Hermès à plus de 3000 euros et repars, tout de même très heureuse, avec un chouette pull tricoté main à 70 euros.

Un jour, je m’offrirai peut-être une veste Chanel, un pantalon Dior ou une manteau de chez Lacroix, mais si c’est le cas ce sera chez Cécile. Parce que ce sera choisi par elle et donc forcément avec goût. Parce que ce sera de la seconde main, et que ça plaît à l’écolo en moi. Parce que ce sera du luxe abordable (adieu, doux trench…), ce qui réjouira à ma banquière. En attendant, si vous me voyez avec un beau pull tricoté main, vous saurez qu’il ne me vient pas de ma grand-mère, qui au demeurant confectionnait de très bonnes pâtisseries indiennes. Et si vous avez un cadeau à faire à une personne qui aime les belles choses, vous savez où aller !

Les billes de la gamine, 60 rue d’Orsel, 75018 Paris
http://www.lesbillesdelagamine.com

Dimanche et lundi de 14h30 à 18h30, mardi à samedi de 12h à 19h, fermé le mercredi.