Une colère ancienne

f80a64a47260223afaf6237e881a7fb0Chaque mois je saigne d’une colère ancienne,  charriant torrents de lave fumante, furie de jeunes filles salement reluquées, enfermées, douleur de  femmes enfermées dévouées, rancœur de mères (auto) sacrifiées, enfermées. Depuis la nuit-des-temps-et-oh-tu-sais-la-nature-est-ainsi-faite-et-on-ne-changera-pas-les-hommes.

Et j’ai envie de hurler, tout casser,  je vais imploser je crois, et je finis par pleurer, jusqu’à enfin pouvoir, calmement, parler.

En matière de féminisme la question du devoir de mémoire est centrale.

Faut-il tout oublier, pour pouvoir de zéro recommencer, tabula rasa, tout ça ? Parce qu’enfin, c’est vrai, pourquoi Monsieur Mâle, 40 ans, amoureux, amant, père, frère, ami, simple citoyen, pourquoi Monsieur M., qui n’a rien demandé d’autre que de pouvoir tirer paisiblement sur sa cigarette électronique, devrait-il être mêlé à tout ça ? Pourquoi faudrait-il qu’il risque, chaque mois, de finir noyé-emporté par la colère ancienne ? Lui qui respecte la jeune fille en fleur, qui fait la cuisine et la vaisselle, lui qui pousse la poussette du rejeton jusqu’à la crèche tous les matins (d’une seule main, marchant presque à côté – et non derrière – la poussette, ce qui lui fait occuper tout le trottoir mais le rend choupinou)…

Oublier, n’est-ce pas risquer de se faire piéger-enfermer de nouveau ? Et si l’enfermement durait jusqu’à la fin des temps ?

Je ne sais pas. Mais ce que je sens, du plus profond de ma chambre magmatique, c’est que j’ai besoin que Monsieur M. me dise enfin, oui c’est vrai, on a merdé, nous, tous les mâles-depuis-la-nuit-des-temps, à vous enfermer vous, nos filles, nos sœurs, nos mères, nos amies, nos amantes. Bon, vous n’avez pas toujours été tendres non plus, et puis parfois vous vous êtes aussi enfermées vous-mêmes hein, mais bon, faut avouer, on a merdé. Allez, on oublie tout mais on fait gaffe maintenant, promis, et on recommence à zéro, tabula rasa, tout ça ? Vraiment ensemble, cette fois ?

Oui, voilà, Monsieur M. n’a aucune raison de devoir s’excuser pour qui que ce soit, on a juste besoin que monsieur M. reconnaisse la douleur ancienne.

Faire partie de l’aventure HUMAN

Anastasia Mikova a 33 ans. Elle a voyagé dans 24 pays pour recueillir plus de 600 interviews sur trois ans, notamment en Afrique (Burkina, Sénégal, Afrique du Sud, Namibie, Tunisie…), en Asie (Cambodge, Birmanie, Bangladesh, Inde…) mais aussi en Australie, en Russie, au Kazakhstan…

Comment as-tu pu réaliser autant d’interviews ?

Anastasia et Dimitri copyright : Humankind Production

Anastasia et Dimitri
copyright : Humankind Production

Nous partions entre deux et trois semaines par pays, et réalisions 20 à 40 interviews. C’était intense ! Quand on réussissait à en garder deux, trois, maximum quatre pour chaque pays on était contents. Le film projeté dans les salles de cinéma comporte 120 interviews, il y en beaucoup plus sur la plateforme Google dédiée. C’était un crève-cœur de ne pas garder tout ce matériau, c’est pourquoi on a décliné HUMAN sur plusieurs films : on y trouve des interviews approfondies, d’autres qui sont inédites…

Comment avez-vous réussi, malgré tout, à faire un sélection ?

Nous cherchions des gens susceptibles d’incarner une situation, un combat, un état d’esprit… Pendant les interviews, il y avait des moments où on ne comprenait pas ce que disait la personne qu’on avait en face de nous parce que le traducteur n’avait pas encore fait son travail. Mais il se dégageait d’elle quelque chose de tellement fort – de la joie, de la rage, de la tristesse… – qu’on était bouleversés. On savait alors que c’était un moment qui allait rester gravé dans nos souvenirs et sur la pellicule. On transmettait nos sélections à Yann Arths-Bertrand, il lui est arrivé de m’appeler en pleine nuit, de l’autre bout du monde, complètement bouleversé lui aussi. C’est quelqu’un qui fonctionne à l’émotion. On lui reproche de faire dans les bons sentiments, d’exploiter la misère du monde, je peux taffirmer que c’est complètement faux.

L’émotion… C’est pour moi le cœur du film…

C’est bien ça ! On voulait toucher les gens, mais en s’adressant à leurs tripes plutôt qu’à leur cerveau. Etre les yeux dans les yeux avec une personne, plonger dans son intimité, ça pousse forcément à se mettre à sa place l’espace d’un instant. C’est la magie de l’effet miroir. On ne peut pas tricher avec ça, dire « et alors ? ». A moins d’avoir déjà sombré dans le cynisme.

Est-ce que HUMAN est un film qui veut changer le monde ?

En quelque sorte oui ! Yann veut inciter les gens à agir, d’une façon ou d’une autre. Mais si on réussit à faire réfléchir les gens sur eux-mêmes, sur le sens de leur propre vie ce sera déjà énorme. On nous reproche de ne pas proposer de solutions. Mais ce n’est pas notre rôle ! Et il y a autant de solutions que d’être humains sur cette planète : pour l’un ça sera un engagement politique, pour l’autre un engagement associatif, pour un autre encore une façon différente de consommer…

Et toi, as-tu changé  ?

Sans aucun doute. En tant que journaliste, j’avais déjà ce besoin de témoigner : j’ai fait des sujets sur les mères porteuses, sur l’immigration… Mais ça ne m’empêchait pas de vivre ma vie. Avec HUMAN par moments, c’était compliqué de revenir chez moi, de retrouver ma vie confortable et paisible. Combien de fois ai-je fondu en larmes pendant les interviews ! Ce n’était pas « pro » du tout ! On a tous partagé des choses très fortes avec ces gens. Quand l’un d’entre eux, un jeune Malien avec lequel nous nous étions particulièrement liés en Sicile, m’a appelé en me disant qu’il était arrivé à Paris et qu’il ne savait pas quoi faire, je ne pouvais pas l’ignorer, c’était devenu impossible. On lui a trouvé un toit puis, avec l’équipe, on a cherché pendant des semaines une solution pour l’aider à voler de ses propres ailes. Et on a fini par y arriver! Depuis HUMAN je réfléchis beaucoup plus à ma façon de vivre. Témoigner c’est bien, c’ est mon travail de journaliste, mais ça ne me suffit plus. Je dois faire plus, en tant qu’être humain. Je ne sais pas encore quoi, ni comment, mais je cherche.

Un shoot d’art dans ta poche, ni vu ni connu

J’ai rencontré la génération Y. Et je ne m’en suis toujours pas remise.

Elle m’accueille pieds nus, ses cheveux attachés à l’arrache découvrant d’immenses créoles. Sur sa chemise à carreaux, elle porte un haut de survet’ noir à capuche siglé Google. Elle tapote sa montre du doigt et dit “ j’ai 20 minutes ».

Elle a 25 ans. Et bien que je sois plus grande qu’elle d’une tête et d’une décennie, je me sens toute minus. Du haut de ses trois pommes le message qu’elle m’envoie, délibérément ou pas, c’est : on s’en fout de l’apparence. La valeur d’un être humain, c’est à ce qu’il est et ce qu’il fait qu’on la mesure . Et nulle par ailleurs. Bam. Dans ta face Biba, dans ta face Cosmo, dans vôt face Glamour et Vogue.

Au delà de cette leçon de sagesse que ne renierait pas notre ami Rhabi, si je me sens Poucette à ce moment précis c’est que cette nénette a lancé l’air de rien une start up que j’aurais adoré créer. Son associé, Jean, assure la partie technique mais l’idée originelle c’est elle.

artips2Elle, c’est Coline Debayle, co-fondatrice d’Artips, sacrée « jeune entrepreneuse de l’année » par Google. Tu ne connais pas Artips ??? Ouh là là mais kesstufous? On reprend tout à zéro alors. Artips c’est une newsletter que tu reçois trois fois par semaine dans ta messagerie, et qui te raconte une anecdote artistique amusante en une minute chrono. Une minute juste pour toi et ta culture, une minute que tu peux prendre en attendant ton métro, ton dentiste ou ton date. Un peu comme D’Art d’Art mais en version 2.0. en somme. On y parle d’arts visuels (c’est quand même plus facile à illustrer) de façon simple, accessible, efficace. Et en plus c’est bien écrit. En même temps ça peut, vu l’impressionnant parcours d’obstacles que doit parcourir une anecdote avant d’atterrir sous tes yeux ébaubis : « Tout contenu est validé par mon ancien prof d’histoire de l’art à Sciences Po, Gérard Marié, raconte Coline, débit mitraillette. On la réécrit selon la formule magique du storytelling à la Artips et on l’envoie à 150 correcteurs qui lui attribuent une note. Si celle-ci est trop mauvaise l’anecdote part à la corbeille. Si elle est bonne on la soumet à cinq ultimes relous, qu’on appelle nos Alpha et qui sont les meilleurs au monde pour trouver la dernière petite coquille qu’on aurait oubliée. Enfin on l’envoie à nos 100 000 abonnés ».

La newsletter est gratuite, le but étant de réintroduire l’art dans le quotidien mais aussi de démocratiser la culture, pour qu’elle ne soit plus, comme l’a vécu Coline en côtoyant les fils d’ambassadeurs à Sciences Po et HEC, un code discriminant (« Comme le fait de jouer au golf ou de savoir parler d’un vin »). La boite – 3 CDI, 6-7 stagiaires et 120 rédacteurs ponctuels – tourne grâce au catalogue commercial : la petite start up qui monte a tapé dans l’oeil de grands musées et d’entreprises pour lesquels elle produit du contenu. Deux bouquins ont déjà été édités et l’équipe bosse déjà sur tout un tas d’autres idées lumineuses. Adieu les coquillettes, bonjour les pépettes ? C’est tout ce que je lui souhaite, à Coline.

Chapeau, le génération Y…

Pour s’abonner à Artips ça se passe ici.

Mon premier nu

J’ai toujours eu un problème avec la nudité.

Pas celle des ateliers de peintres, ni celle des vestiaires, bien que je ne sois jamais hyper à l’aise quand vient le moment de retirer mon sous-tif de danse rose fluo.
Les naturistes, quand je les imagine achetant leur PQ au supermarché, m’ont toujours fait marrer (de même que les gothiques, mais c’est une autre histoire).

Je vous parle plutôt de cette nudité dont on nous gave à longueur de journée. La nudité en tant que produit d’appel, celle qui s’adresse aux bites à la place des cerveaux. Qu’on nous foute une meuf à poil pour vendre un film, une caisse, un yaourt, un sonotone (comment ça, ça n’a pas encore été fait ? Mais que font ces gentlemen de la pub ?!?) m’a toujours fichue en rogne.

Et cette meuf à poil, elle aussi, m’a toujours mise mal à l’aise, qu’elle soit là pour refourguer un gel douche, un frigo, ou un déboucheur de chiottes, provoquant en moi un drôle de sentiment, entre l’exaspération, l’abattement et la tristesse.

Et c’est encore pire quand elle montre son cul pour se vendre elle-même. Mais meuf (oui, je m’adresse souvent aux filles à poil en 4 X 3), t’as un problème de confiance en toi c’est ça ? T’es persuadée que la personne que tu es n’intéressera jamais assez les gens, et qu’avec les tétons au vent, ça passera mieux ? Ou alors t’es ultra-adaptée à ton époque ultra-libérale, donc forcément cynique, et tu sais qu’avec ton cul tu peux te faire de la maille vite fait bien fait. Mais nom d’un string léopard, c’est trop facile ! Trop facile ? Elle s’est contrefiche bien sûr, pour elle seul le résultat compte, or elle les obtient, les spotlights et la maille, à quoi bon se prendre la tête à vouloir s’élever un peu plus haut hein ?

Généraaation désenchantéééée, chantait l’autre, fort justement.

Bref.

J’ai toujours eu un problème avec la nudité, disais-je donc (tout ça pour ça, me direz-vous, et sans doute aurez-vous raison).

GOLSHIFTEH-FARAHANI-EGOISTEEt puis Golshifteh Farhani a posé nue en couv de la revue Egoïste.

Cette nana, depuis le jour où je me suis mise à chialer devant l’affiche d’un de ses films dans la salle d’attente d’une boite de prod, est pour moi la plus belle femme du monde (le film en question, My Sweet Peperland, est en revanche complètement dispensable). Je sais pas pourquoi, c’est comme ça, elle m’émeut, j’ai l’impression quand je la regarde que son âme est aussi belle que son enveloppe charnelle, c’est probablement n’importe quoi mais j’y peux rien, je suis amoureuse d’elle.

Donc voilà mon idole à poil. Eh bien contre toute attente, Golshifteh m’a réconciliée avec le nu. Parce cette nudité-là ne cherche pas à vendre quoi que ce soit. C’est un corps et un regard qui disent doucement mais fermement « JE SUIS LIBRE ». Avec cette série de photos, Golshifteh, qui dans l’interview qu’elle donne à Serge Bramly rejette le statut de victime qu’on lui a collé aux fesses, pose et se pose en sujet, et non en objet. Ce corps nu est si fragile… Je me dis qu’il en faut de la force de caractère et du courage pour l’exposer ainsi à la fureur des censeurs fous, sans protection aucune. Mais c’est justement cette fragilité qui fait sa force, et c’est là qu’en plus d’être beau, c’est bon. Dans ta face, le censeur fou.

Ces photos, je vais les encadrer et les afficher chez moi. Comme Golshifteh, je viens d’une communauté musulmane, shiite. De gens peace hein, je vous rassure. Mais il y a des choses qui chez nous « ne se font pas ». Jusqu’à ce que quelqu’un finisse par les faire…

Syngué Sabour

Chère Camille…

La fusion amoureuse est-elle un obstacle à l’accomplissement d’une femme, à sa réalisation ? Le destin de chacun d’entre nous est-il tout tracé ? Et si, à tel ou tel moment de notre vie, nous avions écouté cette petite voix qui nous enjoignait de prendre un autre chemin que celui sur lequel nous nous engagions, notre vie aurait-elle changé ? Aurions-nous été plus heureux/ses ? Ce sont toutes ces questions que pose Camille, Camille, Camille, une pièce de Sophie Jabès que j’ai eu la chance d’aller voir la semaine dernière au Lucernaire.

Pourquoi trois fois Camille ? Parce qu’on retrouve sur la même scène Camille Claudel à trois âges différents. Quand, jeune fille, elle se demande si elle doit céder aux avances de Rodin. Quand, dans la fleur de l’âge, elle sombre dans des délires psychotiques et obsessionnels. Et enfin, quand,  au seuil de la mort, elle attend encore qu’on la libère de l’asile où elle est enfermée depuis 30 ans.

Les trois Camille prennent la parole les unes après les autres puis finissent par se rencontrer, se parler. La vieille Camille, celle qui « sait », tente de sauver ses deux incarnations passées mais on sait bien, nous, que c’est en pure perte, et les dialogues n’en sont que plus déchirants. Les voix des trois Camille se mêlent, et nous voilà plongés au cœur de la folie de la grande sculptrice. Le tout est brillamment interprété par trois fantastiques comédiennes, et si la mise en scène semble par moments répétitive (les deux jeunes Camille semblent s’habiller, se déshabiller, et se rhabiller sans fin), on peut dire à la décharge de Marie Montegani, la metteuse en scène, que ces redondances nous enferment finalement assez logiquement dans l’univers étouffant des prisons de Camille : sa prison mentale, dans laquelle elle tourne en rond jusqu’à devenir folle, et l’asile où elle est internée.

Courez donc voir Camille, Camille, Camille, dont c’est la dernière semaine de représentation au Lucernaire. Pour soutenir une belle pièce, pour rendre hommage à une artiste hors du commun et pour célébrer, par cette plongée du côté obscur de la force, votre propre liberté.

Au Lucernaire jusqu’au samedi 22 novembre, à 18h30

Au Théâtre 95 à Cergy Pontoise les 4 et 5 décembre à 15h30.