C’était bien…

Sortir. Lever les yeux vers la lumière. Regarder frémir les marronniers en fleurs, écouter les oiseaux chanter. Se sentir vivante. Et puis passer devant toutes ces devantures fermées, croiser tous ces fantômes masqués, sentir son cœur se serrer.

Je suis vivante mais Paris ma ville est comme morte.

Mon heure de liberté conditionnelle écoulée, je remonte les escaliers. Ce sont les jolis escaliers de Montmartre, la Butte est belle même quand tout va mal. A mi-chemin des marches, une micro-terrasse, sans aucun doute l’atout charme du studio sombre et exigu qui y donne accès. Il y a là des plantes, une table de bistrot sur laquelle sont posées deux bières et un morceau de saucisson, quelques loupiottes multicolores, deux amoureux, et Bourvil qui chante doucement Le Petit Bal Perdu. Ils ont 20 ans en 2020, et dansent, dans les bras l’un de l’autre, sur cette chanson qui parle d’eux, de notre bal perdu, et de ce qui reste debout au milieu des gravats.

Ta sortie du samedi: Ambivalences de Justine Darmon

JustineDarmon#Projet Ambivalences#LégendeErosetPsyche#Photo 3sur9(1)

Tu entres et tu regardes, comme par le trou d’une serrure. Un homme, seul, une femme, seule, et puis des couples. Tu avances, au pas, non pas parce qu’il y a devant toi un touriste qui se prend en selfie devant la Joconde mais parce que ces corps nus t’hypnotisent. Tu pourrais rester devant chacun d’entre eux pendant des heures, te perdre dans la courbe de cette épaule, dans le demi-jour de cette chambre noire. Tu pourrais les regarder pendant des heures oui, comme on regarde l’être aimé, tu sais.

Tu as chaud, puis tu as froid, tu as le coeur qui bat. Et puis tu apprends leurs noms. Il y a là Perséphone, Pan, Hermaphrodite et Salmacis, Médée, Orphée, Atlas, Hadès, Ariane, Eros et Psyché. Beautés masquées, beautés yeux bandés, beautés divines. Mais ils sont terriblement humains, les dieux de l’Olympe. Une hanche parfaite devient anguleuse là, une peau lisse et ferme ici soudain craquèle. A la perfection d’un buste antique succède une paire de seins divergents, grandeur céleste et fragilité terrestre.

Tes tripes palpitent devant la force de la vie comme devant celle de l’art. Ils semblent si seuls, les sujets de Justine… Solitude voulue, corps déployé, solitude subie, position foetale. Mais seuls.

Les larmes sur une rive, l’orgasme de l’autre, Justine te laisse forcément au bord de l’un ou de l’autre. Tout change lorsque ses sujets rencontrent leur double platonicien. Force et fureur de l’amour et puis douceur de l’abandon. C’est ça. C’est ce après quoi on court tous, intensité et relâchement. Etre aimé, enveloppé. Ne faire plus qu’un, en être plus fort. Complets, enfin, ne serait-ce que l’espace d’un cliché.

Courez-y, ça se passe jusqu’à demain samedi 27 octobre de 15h à 18h à la Galerie Rouen, 3 rue Pérée, dans le 3e.

Pourquoi il faut voir HUMAN

HUMAN

copyright : Humankind Production

Tous ces hommes, ces femmes, ces enfants en gros plan fixe… Quand ils ont commencé à me parler, j’ai été frappée de constater à quel point mon visage reproduisait leurs expressions, à la mimique près. Ils souriaient ? Je leur souriais en retour. Ils pleuraient ? Chutes du Niagara le long de mes joues. Ils éclataient de rire? Je gloussais. Ils criaient ? Froncements de sourcils, mâchoire serrée.

On connaît tous ce proverbe: « les yeux sont le miroir de l’âme ». Eh bien c’est ça, HUMAN, c’est une plongée dans l’âme humaine.

Le hashtag qu’on retrouve sur toutes les affiches de cet ovni cinématographique, c’est #WhatMakesUsHuman. J’avais ma réponse en sortant du film : ce qu’on partage tous, ce qui nous lie, ce sont les émotions. Je me trompe peut-être, mais il me semble que la violence, le « mal », n’est possible que parce que l’humain est capable, à certains moments, de se fermer totalement aux émotions de l’Autre. A l’inverse, l’empathie crée un cercle vertueux.

Il faut aller voir HUMAN parce que quand on regarde, écoute et lit les infos, c’est l’intellect qui reste maître du jeu. Bien sûr, il est nécessaire de réfléchir, d’analyser pour appréhender la complexité du monde. Mais ce sont les émotions qui nous reconnectent à notre humanité et à celle des autres, ce sont elles qui nous poussent à agir, et, ce faisant, à changer le monde.

J’ai lu quelques critiques du film.

Yann Arthus-Bertrand donne une nouvelle preuve de sa mégalomanie ? Je ne sais pas s’il est mégalomaniaque, et sincèrement, je m’en contrefiche.

Son film évacue la complexité du monde ? Voir plus haut.

Il manque de structure, ça part dans tous les sens ? Bah un peu comme la vie quoi. Et puis il y a des thématiques récurrentes qu’on repère très vite, ça me suffit largement comme structure.

HUMAN est culpabilisant ? Ah oui, c’est sûr que regarder en face le monde tel que chacun d’entre nous le construit n’aide pas forcément à dormir du sommeil de l’innocent.

Le réalisateur de Home fricote avec les « méchants » qu’ont des sous (La Fondation Bettencourt Schueller) ? Ca fait autant de sous en moins pour les pubs « parce que vous valez moins » non ?

Les « jamais contents » me fatiguent. Quand je regarde le monde tel qu’il va, je me dis que tout ce qui est bon est bon à prendre. De la même façon que je crois à l’effet papillon, je crois qu’une pensée peut changer le monde, qu’une parole peut changer le monde. Pourquoi un film ne pourrait-il pas avoir le même effet ?

En tout cas ce film-là  a déjà changé mon amie Anastasia qui est de l’aventure HUMAN depuis trois ans et dont je suis hyper admirative et fière.

Pour lire son interview, ça se passe ici.

Pour regarder les témoignages en ligne et aller plus loin, c’est par là.

Pour connaître le programme de la semaine HUMAN sur France Télévisions, c’est par ici.

Brèves de comptoir

Une brasserie en gare d’Angoulême.

Deux papys, peau tachetée par les années, poils au nez (pour de vrai).

Attablés, ils bavardent devant un café. Deux vieux potes, qui semble-t-il se sont retrouvés sur Copainsdavant. Ca paraît dingue, ils ont au moins 80 piges ! Du coup, malgré mon boulot en retard, je tends l’oreille, intriguée. A qui ai-je affaire?  Deux retraités branchés ? Deux maîtres Yoda made in terroir ? Deux veufs en goguette ? Ecoutez donc…

– « Au, fait, qu’est devenu Fetis ?

– Ah lui, il avait fait radiologie.

– A l’université il y a beaucoup de nègres maintenant tu sais. Des nègres et des niakoués.

– Moi je pense être le dernier à avoir liquidé ma clientèle et ma maison.

– Que veux-tu mon vieux, on se dirige vers la fosse…

– C’est sûr que ça fait des médecins en moins. Ils nous parlent de désertification médicale, mais les commerces, les artisans, les boulangeries, tout ferme. Maintenant on a Carrefour. Dans mon coin il nous reste deux boulangeries, un bureau de tabac, une mercerie. Et Carrefour, qui fait aussi la charcuterie et la boucherie.

– Nous a Intermarché, ça revient au même.

– A part ça c’est que des banques.

– …

– Dis donc l’autre jour en rentrant au restaurant je me suis foutu par terre, ça faisait longtemps que ça m’était pas arrivé.

– Tant qu’à faire, autant se casser la gueule dans un lieu public, au moins y’a du monde pour appeler l’ambulance.

– C’est sûr. Mes premiers voisins sont à deux kilomètres.

– Mais tu te feras assassiner !

– Bah, l’alarme, je l’ai…

– Ma femme l’a aussi.

– Le problème c’est que quand on l’a autour du cou la portée est très limitée. A propos de femme, la mienne  a maintenant son lit mécanisé dans la pièce qui nous servait de salon.

– Ca doit pas être drôle tous les jours. Veux-tu que je t’emmène chez nous à la campagne ? Ca te changera d’air. Je te prêterai une chemise de nuit ».

 

Bon ben en fait, c’était juste deux pauv’ vieux, reliques d’un autre temps, derniers survivants d’une certaine campagne française dont le pouls ralentit de plus en plus, et qui ne vont pas, eux non plus, tarder à casser leur pipe. Une fin de vie triste comme un champ gelé l’hiver, avec à côté une zone industrielle, vous savez, ces trucs tout en algeco…

Et puis, deux voix en moins pour Marine, aussi.