Miscellanées – 14 novembre 2024

Je rentre d’un « moment de convivialité » d’entreprise auquel je suis arrivée en retard, je n’ai rien mangé mais un peu bu, six petites huîtres me feront du bien.

Je m’arrête dans cette brasserie où l’on me connaît un peu, je viens parfois m’y poser en terrasse, les bras chargés des courses du marché le vendredi après-midi, square d’Anvers.

Ici, toute ressemblance avec des lieux existants
est réellement fortuite

Les huîtres, premières de ma saison, sont parfaites.

Au comptoir, un bonhomme tout rond, cheveux et barbichette blanche (la soixantaine pourtant, est-on vraiment déjà tout blanc à soixante ans ?), m’envisage avec toute la discrétion dont ses yeux ronds sont capables.

Je les entends parler de moi, lui, le patron et le garçon. Ces messieurs semblent séduits : « Qui va l’emporter, on se la joue à shi-fu-mi ? ».

Ni chaud ni froid, moi.

Je déguste mes huîtres, avec du pain et du beurre demi-sel mais sans vin.

Intense, efficace.

Je remets mon manteau, je m’approche du comptoir pour payer, Denis (ainsi s’appelle-t-il), insiste pour m’offrir un verre, j’accepte sans faire d’histoires, le blanc coule fluide le long de ma gorge, peut-être est-ce ça, un blanc beurré ?

Sort-on moins, boit-on moins, comment se porte le business, les gens vont-ils pouvoir partir en vacances malgré la grève annoncée à la SNCF ? Tiens regarde,  il y a eu de la castagne à Saint-Denis pour France–Israël, 1 policier pour 4 supporters, pourtant.

Est-ce que tu habites le quartier, on te revoit ici hein ?

Oui oui je dis réglant mon addition, j’avais au comptoir mon manteau tout-du long, Denis n’a même pas pu profiter de la vue de mes attributs  – pourtant imposants en cette période de ma roue du temps physiologique. Denis a dû se contenter de mes mots, de mon rire. Je m’en vais, je remercie pour le verre, Denis a l’air content, je le suis aussi. Je n’ai rien subi, j’ai juste transformé un essai.

Troquer un shi-fu-mi dont on est l’enjeu contre une conversation de comptoir un jeudi soir sur la Terre, ça n’a pas de prix.

Sunny

Pendant trois ans on a échangé des amabilités de palier.

Quelquefois elle m’a dépannée, d’un tire-bouchon par-ci, d’un ouvre-boite par là, D’autres fois elle m’a proposé de récupérer de vieux effets, un vase, une BD, un costume d’Halloween élimé.
Le jour où, confinée, j’ai dansé-décompensé en veste à paillettes sur mon balcon, à fond le son, elle s’est penchée souriante au sien et de la main m’a saluée.

Et puis un soir que je l’ai croisée les yeux mouillés, sa boutique fermée, sa vie parisienne à l’arrêt, alors je l’ai invitée.  Elle est arrivée avec ses Vogue et ses tomates cerises et on a aimé papoter, se raconter notre quartier – comme on l’aimait ! Et notre ville – comme elle nous manquait !

Ce soir c’est elle qui m’invitait.

C’est un appartement un peu défraîchi, il porte encore la trace des fêtes et un père Noël sur une pression du doigt vous y danse le twerk.

La cuisine est au fond de la chambre mais elle s’en fiche, parce qu’enfin, qu’est-ce qui compte plus dans la vie que ce qu’on fait dans une cuisine et dans un lit?

C’est la deuxième fois qu’on se voit vraiment et elle m’appelle chérie, elle me sert en vin, en cigarettes, et en anecdotes de folles soirées passées à danser au Baron, au Queen, au Pousse-au-Crime : Prince surgissant pour souffler ses bougies, Cassel période Mesrine l’envisageant sérieusement, Joey Starr lui refusant un baise-main… Elle me raconte la beauté de la nuit et moi je répète « OUI ! Mais OUI !!! ».

Je crois bien qu’elle s’est dit que je serais son amie quand je lui ai avoué que moi aussi, j’aimais partir seule fendre les foules dansantes, à l’époque où cela était encore permis. « Il faudra absolument que je t’emmène ici, et là aussi, quand on sera de nouveau libres, ça te plaira tu verras », rigole Sunny.

Bon, depuis peut-être quatre ans elle a un peu ralenti, cinq heures du matin elle y arrive moins… Mais elle continue à aimer sa vie, elle descend boire une coupe, elle reste là, à regarder les gens, à parler aux gens, et elle se sent heureuse.

Les gens lui manquent. Le contact lui manque. Il y a bien cette appli, elle y a fait des rencontres oui, mais c’est pas pareil que dans la vraie vie.

Elle évoque son grand amour, quinze années folles,  « Mais qu’est-ce que j’ai ri ! ». Il est parti tôt, ses nuits à lui s’écoulent plus paisiblement que les siennes, elle n’est jamais allée lui rendre visite au cimetière Montmartre, elle savait que si elle s’y rendait une fois une seule, plus jamais elle ne pourrait le quitter. Depuis elle combat la solitude et les p’tits amoureux, eh bien, sont généralement de bonne compagnie, hors pandémie. Elle les veut « hommes » : grands, costauds, la voix grave. « Le problème c’est que les autres, je les écrase comme des petits suisses moi ! ».

Elle ne comprend pas cette peur partout, tout le temps, et refuse de porter de masque dans la rue : « Je suis sûre qu’il y a plein de gens ravis de voir le visage d’une belle femme plutôt qu’un bout de tissu ». « Ben oui, je lui dis, j’en fais partie ». Elle voudrait organiser des dîners, mais plus personne n’ose bouger, et se désole de ne plus pouvoir se faire jolie. « Je sors faire mes courses en leggings, c’est une catastrophe », se lamente-t-elle. Elle voudrait revivre, et voir revivre Paris, ses conversations qui se nouent d’une table à l’autre, ses rencontres improbables, sa douce folie. Elle rêve d’inconnu, elle rêve d’imprévu.

Elle a 61 ans Sunny, c’est la deuxième fois qu’on se voit, et je l’aime déjà.