La groupie du DJ

Nous autres oiseaux de nuit, pourquoi nous déplaçons-nous d’appartements en open-airs, de clubs en festivals, de ville en ville, d’un pays l’autre, pour aller écouter des DJ, contre vents et marées, grosses fatigues ou petites déprimes, contre toute logique (d’âge, selon les ptits jeunes qui hallucinent de nous voir squatter les dance-floors), contre toute-attente pour certains ?

Pourquoi regardons-nous tous dans une même direction, vers un homme ou une femme ayant pour seul orchestre deux platines et quelques boutons ou alors le tableau de bord d’un A380 ?

Parce que cet homme, cette femme, sont les pilotes dont va dépendre le voyage.

Jérôme Pacman par Olivier Degorce

La qualité des gens, le système son, l’acoustique sont essentiels, mais sans DJ, pas de traversée.

Ce sont des puits de science musicale, des passionnés, de vrais geeks, leur cerveau semble avoir développé une hypermnésie ciblée: histoire de la musique, genres, auteurs compositeurs producteurs labels DJ machines, tout a été absorbé-digéré, et comme on devient ce qu’on ingère, voilà, les DJ transpirent la musique.

On peut les côtoyer sans y rien connaître, tant qu’on a une oreille on écoute, on entend, on comprend, on danse, on apprend.

Il y a parmi eux des humbles, des timides, des décontractés, des extravertis mais tous – les vrais j’entends – honnissent la starification des DJ, et l’électro de masse, qui s’entend et s’étend désormais partout.

Les voilà, ils sont là, eux et leurs milliers d’heures d’écoute, ils en ont tiré la substantifique moelle et vous la servent sur du pain croustillant, avec une pointe de fleur de sel et un verre de grand cru.

« C’est du boum boum, c’est répétitif, c’est pauvre », disent ceux qu’y n’y entendent goutte. Il disent cela parce qu’ils n’ont entendu que de la mauvaise musique électronique, ou ils en ont entendu de loin, et ce sont les basses qui résonnent le plus, au loin.

Oui, il y a un généralement un boum-boum, c’est le beat, la structure, qui va servir de repère au DJ, aux danseurs. C’est une ancre.

Oui c’est répétitif, mais avec les bons DJ, une plage n’est ni tout à fait la même, ni tout à faire une autre que celle qui suivra. Et c’est de cette répétition subtile que naît la transe.

Et non, ce n’est pas pauvre, c’est même la plus riche des musiques, englobant toutes les autres. Afro-house, latin-house, tablas indiens… toute la world musique y est, ainsi qu’un nombre incalculable de sous-genres de la house, de la techno, de la trance, de la drum and bass, du dubstep, de l’électro, de l’ambient…

Au boum-boum s’ajoutent un poum-tchak, ici, un bleep là, un accord de piano, une voix, une envolée de batterie, une nappe de synthé, un coupé décalé, et plein plein d’autres choses encore, que les danseurs choisiront comme autant de petits tapis volants, que les DJ devront ordonner, doser, faire monter et descendre, pour ensuite les tisser sans couture avec un autre morceau. Et ainsi de suite…

L’entrée en matière est importante, les danseurs s’échauffent tranquillement, ça papote; il s’agira, petit à petit, de les capter, des les captiver, de les capturer.

Les mauvaises nuits, le miracle n’advient pas : ça arrive, parfois.

Mais les bons DJ créent toujours de belles montées, quelques-uns des ces moments magiques où la foule ne forme plus qu’un seul organisme dansant, d’une beauté à faire exulter.

Les meilleurs tiennent cette foule sous leur emprise quasi-divine pendant des heures et des heures. Je me souviens avoir dit, en sortant d’un set de @jamesdeanbrown : « C’est Dieu, en fait »… On danse, on ferme les yeux, on se laisse emporter, on les rouvre, partout des sourires, partout ce même grand bonheur, on danse…

La fin au petit matin est douloureuse, on voudrait ne jamais cesser d’ être aussi heureux, alors les DJs font en sorte qu’elle soit belle, douce, parfois inoubliable.

Une soirée où la magie a opéré tout du long  reste en vous plusieurs jours, vous la portez dans votre cœur comme une chose précieuse qui vous fait palpiter.

C’est pourquoi, nous autres oiseaux de nuit, nous nous déplaçons, d’appartements en open-airs, de clubs en festivals, de ville en ville, d’un pays l’autre, pour aller écouter des DJ, c’est pourquoi nous les aimons et les respectons, c’est pourquoi nous les remercions d’exister.

Pour découvrir ou mieux connaître cet univers, je vous invite à écouter l’excellent podcast « Le Sac à disques », de Dave Berton & Emeraude Nicolas, qui sous le malin prétexte de chercher à comprendre comment un DJ s’organise pour aller mixer, vous font entrer derrière les coulisses de nos belles soirées.

Youtube : https://youtube.com/@lesacadisques?si=hd5EdGhJTYFhLqef

Soundcloud : https://on.soundcloud.com/mi1WKeRagKz54ksCUS

Spotify : https://open.spotify.com/show/6fqPrY1NiJYh26K3Zmvizl…

PoneyFm : https://www.poney.fm/

Ecoutez/regardez aussi l’excellent Focus, de l’ami Vito et de son comparse Keri, avec des mixes filmés de plusieurs DJ, dont celui du grand Alex Pasco, qui m’a conquise en faisant danser mon coeur 🙂

https://www.youtube.com/@FOCUS_MUSIC_ONLY

Laissez-moi danser

Regarde-moi. J’ai 9 ans, je suis en vacances dans un luxueux hôtel de l’Océan Indien. Le dîner est terminé, le spectacle des Gentils Animateurs aussi, la piste de danse s’illumine, mes yeux aussi, mais très vite la musique qui fait battre mon cœur et me donne envie de danser comme le font les grands n’est plus qu’un lointain écho. On rentre. Le ton de la voix de mon père est sans appel, la piste de danse n’est pas un endroit pour les enfants. Je me glisse sous les draps empesés de mon lit en bois précieux comme on entrerait dans un cercueil. J’ai 9 ans et j’enrage, j’ai 9 ans et je pleure parce que je ne peux pas danser.

Regarde-moi. Je dois avoir 12 ou 13 ans. On est une tripotée de cousins et cousines dont je suis l’aînée, dans un célèbre et un peu cheap centre de vacances solognot. Le jour on s’ébat dans des vagues artificielles, on pédale à toute allure, on se défie au bowling. Et le soir… Le soir on chuchote, on complote, on élabore des stratégies de sioux pour réussir à sortir sans se faire griller par les parents, les oncles et les tantes : je fais faire le mur à mes poussins de cousins, parce qu’il est impensable qu’on n’aille pas danser sous la grande bulle de verre.

Regarde-moi. J’ai 13 ans, peut-être 14, des lunettes et des notes de première de la classe, mais des copines qui portent des dock martens, écoutent les Berurier Noirs, goûtent à leur premières bières et à leurs premières menthols au parc à côté du collège. Je suis invitées aux boums d’après-midi, j’y vais une fois, deux fois, et j’adore ça, même si le moment des slows est toujours compliqué. C’est que je fais une tête de plus que tous les garçons présents, alors forcément… Et puis je ne sais pas trop pourquoi, ma mère me dit que non, que je ne vais pas me rendre à cette troisième invitation parce que ça fait trop d’affilée, et qu’on va plutôt aller à la mosquée. Je fais ma première crise et c’est décidé, je vais désormais détester aller à la mosquée.

Regarde-moi. J’ai 17 ans, je suis assise sur la couverture en crochet mon lit. La chambre dont j’ai hérité est rose. Mais comme on est à « Tana », où l’insécurité sévit déjà, la fenêtre a des barreaux. Roses, les barreaux. Il y a cette fête, où sont tous mes amis, et où je n’ai pas le droit d’aller. Parce que je suis indienne et musulmane et chiite et que dans ma communauté ça ne se fait pas, les filles ne sortent pas. Des tas d’idées me traversent l’esprit. Je pourrais me trancher les veines, ça ferait sans doute moins mal que ce putain de sentiment d’injustice qui me bouffe le ventre. Je pourrais me raser la tête, ça ferait bien chier tout le monde, ma famille bien sûr, mais aussi tous ces hypocrites pro-voile qui donnent le la dans ma « communauté » tout en couchant à droite à gauche alors que la seule chose ce que je demande, moi, c’est d’avoir le droit de danser et de rouler quelques pelles. Alors je mets Goran Bregovic à fond les ballons et je m’enfile la bouteille de gin que j’ai trouvée à la cuisine. Entière.

Regarde-moi. J’ai 20 ans. Je suis en Khâgne, mais je ne travaille pas. Je passe ma semaine dans un état semi-dépressif, demandant à mes voisins de me réveiller une heure avant la fin des colles pour ne pas – tout de même – rendre feuille blanche à mes chers professeurs. Toute mon énergie est tendue vers un seul but : ma sortie du vendredi soir, celle où je danse de minuit à 9 heures du matin avec pour seul carburant la conso comprise dans le prix de l’entrée.

Regarde-moi. J’ai 31 ans, je me promène sur le Pont des Arts avec une petite chose de 5 mois dans le ventre. C’est l’été, des groupes d’ados font ce que font les ados l’été : ils s’agglutinent autour de leur pote qui joue de la gratte et chantent. Et bien qu’assis par terre, ils dansent. Et moi je pleure toutes les eaux de mon corps parce que je me dis que je n’aurai jamais été une de ces ados-là.

Regarde-moi. Je fête mes 36 ans et je raconte à mes amis effarés ce qui m’est apparu comme le plus beau moment de ma vie : 2h du matin dans l’hiver parisien, une énorme fanfare improvisée à Ménilmontant, et les passants qui s’arrêtent et se mettent à danser, on est 40 on est 50 on est 100 on a l’impression d’être des milliers, et tout le monde sourit, et les mecs même bourrés laissent les nanas tranquilles, c’est une ode à la vie, ouais il y a eu le 7 janvier, ouais il y a eu le 13 novembre mais vous savez quoi, on a pas peur, et on apporte la lumière même là où la nuit est la plus obscure et on vous emmerde vous les semeurs de mort. Je danse, seule et entourée d’amis inconnus, jusqu’à 3h et demie. J’ai 36 ans et le plus beau moment de ma vie est une fête dans les rues de Paris.

Regarde-moi. J’ai 37 ans et tout ce que je veux c’est que l’air soit doux, qu’il y ait des des loupiottes et des lampions, et qu’on danse en saluant le soleil couchant. Oh je t’assure, je ne demande pas grand chose, je n’aime pas les paupières dilatées du petit matin mais je ne veux pas me coucher tôt non plus, tu sais comme ça me fait pleurer.

Laissez-moi danser

copyright Tom Sanslaville

Ecoute-moi, c’est ainsi que je veux mourir, un jour. J’aurai 85 ans, le soleil réchauffera mes vieux os et la musique mon vieux cœur. Je danserai doucement, ça sentira l’herbe et la fleur d’oranger, je boirai une ou deux gorgées de bière très fraîche (blanche, la bière) et puis j’irai m’asseoir sur un banc. Je poserai ma tête contre le creux de mon bras après avoir repoussé tous mes bracelets tintinnabulants, je fermerai les yeux et mon âme continuera à danser doucement pour moi, jusqu’au ciel cette fois. Et cette âme n’aura pas 85 ans, elle en aura 9.

Tu es encore là ? Alors écoute-moi, une dernière fois. N’empêche jamais qui que ce soit d’aller danser. Tu me le promets ?