Eloge de la normalité

Assez précocement dans ma vie, je me suis déçue. Je n’avais aucun talent particulier, ni pour le dessin, ni pour le chant, ni pour la musique, ni pour la cuisine, ni pour le jardinage, ni pour le bricolage … Je me trouvais d’un mortel ennui, et sans doute est-ce pour m’en divertir, au départ, que je me suis fait des tas d’amis artistes. Des gens passionnants. Des tourmentés, des écorchés, des énervés, des déprimés, des exaltés, mais des passionnés, toujours.

Mon travail ne m’aide pas beaucoup à me faire davantage à ma désespérante banalité : quand tu écris ton boulot c’est de raconter des histoires susceptibles d’accrocher les gens. Les communicants l’ont bien compris, qui te préparent pour vendre ce qu’ils ont à te vendre du « storytelling » à faire pâlir d’envie les plumitifs de tout poil. Tu traques les passions, tu pistes les vocations, tu veux du cœur et des tripes, du sang et des larmes. Faut que ça transpire , comme dirait l’autre.

Ca, c’est ce que je cherchais quand j’ai interviewé Béatrice, la créatrice de bijoux de la rue de l’école de mon fils (un véritable guet-apens cette rue). Béatrice à grandi en Allemagne, pas loin de la Forêt Noire. Elle a étudié les sciences de l’islam à la fac, et puis s’est dit qu’il lui fallait aller vers autre chose. Elle a donc déposé des dossiers à droite à gauche, en archi, en design du bijoux et de l’objet, et comme c’est cette voie qui l’a retenue, eh bien, elle s’est lancée. « Je n’étais même pas forcément attirée par les bijoux, plutôt par le côté analytique de la chose, la réflexion autour de l’objet lui-même », avoue-t-elle. Après quatre années d’études, quelques fructueuses participations à des salons, elle s’installe à Paris et ouvre sa boutique, dans laquelle elle crée et vend depuis maintenant 13 ans. Cette histoire, elle me l’a racontée il y a un an. L’ennui, c’est que j’étais incapable d’en faire quoi que ce soit. Gros problème de storytelling. Je suis retournée la voir pour lui faire part de mon désarroi et c’est elle qui m’a sortie de l’impasse dans laquelle je me trouvais : « C’est intéressant, aussi, de raconter qu’on peut faire de belles choses même s’ il n’y pas d’histoire folle derrière ».

Elle a raison Béatrice. J’en ai la preuve à chaque fois que je ralentis le pas devant sa vitrine pour admirer les merveilles qu’elle crée : des bijoux qui portent sa griffe, quelque chose de brut et de raffiné à la fois, très loin du plan-plan des bijouteries tradi, et encore plus loin du mimi des bijouteries fantaisie. Elle écoute ses clients avec attention et les observe de ses yeux perçants, trouve le bon compromis entre leurs desiderata et ses idées à elle, et fabrique à partir de tout ça une pièce unique, née d’un savant mélange d’envies, d’idées, de savoir-faire, d’application, de métaux nobles et de pierres précieuses.

Merci pour la jolie leçon, Béatrice.

Les bijoux de Béatrice Knoch, 17 rue André del Sarte, 75018 Paris, 01 42 57 97 59.

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